Cima da Conegliano, peintre et poète

11 Avr

Cima da Conegliano, Maître de la Renaissance vénitienne,

du 5 avril au 15 juillet 2012, Musée du Luxembourg.

par Grégoire.

Depuis le 5 avril se tient au Musée du Luxembourg une savoureuse exposition sur un maître encore méconnu de la Renaissance vénitienne : Cima da Conegliano. Invité généreusement par la RMN à la visite presse la veille de l’ouverture, le Point C est allé admirer les oeuvres de ce peintre si raffiné, si subtil, mais aussi si en accord avec son temps. Un peintre poète, à la sensibilité profonde et à la touche intimiste, voici ce que nous propose le Musée du Luxembourg. Sortez vos mouchoirs, il se pourrait bien que l’émotion vous submerge (rien que ça).

Cette exposition a été organisée par Giovanni Carlo Federico Villa, professeur à l’Université de Bergame. Cet homme est un peu « Mr Expositions » en Italie en ce moment. Les Scuderie del Quirinale à Rome sont son terrain de jeu : chaque année, elles accueillent une exposition préparée par ses soins. En présentant Antonello de Messine, Giovanni Bellini, Lorenzo Lotto et en ce moment Tintoret, Dr Villa souhaite expliquer au grand public ce qu’est la peinture vénitienne, à coups de grandes expositions monographiques, parfois décriées, mais qui possèdent la grande qualité de donner aux visiteurs une vision d’ensemble de l’artiste étudié, et ce grâce à des oeuvres majeures souvent restaurées pour l’occasion

Revenons à l’exposition de Paris. Les tableaux sont exposés dans une pénombre douce et romantique, ce qui ne fait qu’accentuer et mettre en relief les subtils effets de lumière. Le parcours se développe en 5 temps. Tout d’abord, le visiteur peut prendre le temps de faire le point sur « Venise au temps de Cima« , dans une minuscule section qui fait office d’introduction, et qui présente à nos yeux ébahis la Vue en perspective de la ville de Venise de Jacopo de’Barbari, cette xylographie de 3 m de long constituée de six matrices. Le résultat est impressionnant dans sa précision topographique. Attention, il n’en existe que 12 exemplaires dans le monde. Alors, qu’est-ce que vous attendez ? 

Grande Pianta Prospettica - Venice, c.1500 (engraving) (middle section) by Barbari, Jacopo de' (1440/50-a.1515)

Le deuxième temps s’intitule « Le maître du sacré« . L’exposition nous montre, à travers plusieurs versions du thème de la Vierge à l’Enfant, mais aussi à travers plusieurs grands tableaux d’autel, le style personnel de Cima. Cet artiste était par exemple considéré par le doge comme bien supérieur à Giovanni Bellini ou Vittore Carpaccio. Bien qu’il reprenne, à la manière d’Antonello de Messine ou de Giovanni Bellini, le thème de la Conversation sacrée (sacra conversazione) sous une voûte de chapelle, il donne une place bien plus importante au paysage que ses contemporains. 

Vierge à l’enfant, 1490-1493, tempera à l’oeuf et huile sur bois, 66 x 57 cm, Florence, Galleria degli Uffizi, Instituti museali della soprintendenza speciales per il pole museale Fiorentino © Archives Alinari, Florence, Dist. Service presse Réunion des musées nationaux – Grand Palais / Daniela Camilli

Vierge à l’enfant (détail), 1490-1493, tempera à l’oeuf et huile sur bois, 66 x 57 cm, Florence, Galleria degli Uffizi, Instituti museali della soprintendenza speciales per il pole museale Fiorentino © Archives Alinari, Florence, Dist. Service presse Réunion des musées nationaux – Grand Palais / Daniela Camilli

Vierge à l’Enfant entre saint Jean-Baptiste et sainte Marie-Madeleine, huile sur bois, 168x110 cm, Paris, Musée du Louvre, département des Peintures
© service presse Réunion des Musées Nationaux – Grand Palais / Thierry Le Mage

L’incrédulité de saint Thomas et l’évêque saint Magne, vers 1504-1505, huile sur bois, 215 x 151 cm, Venise, Galleria dell’ Accademia © Soprintendenza speciale per il Polo Museale di Venezia, Galleria dell’Accademia

L’incrédulité de saint Thomas et l’évêque saint Magne (détail), vers 1504-1505, huile sur bois, 215 x 151 cm, Venise, Galleria dell’ Accademia, © Soprintendenza speciale per il Polo Museale di Venezia, Galleria dell’Accademia

Et c’est bien là le troisième temps de l’exposition : « Une poésie de la lumière et du paysage« . La perfection atteinte par Cima dans l’utilisation de la technique de l’huile lui permet, en partant d’un dessin très minutieux, de superposer de fines couches de glacis afin de pouvoir représenter les moindres détails du paysage. En fait, Cima « peint » la lumière, et loue la nature avec poésie. Au fur et à mesure de sa carrière, le paysage devient presque un personnage de la scène représentée, ce qui selon moi révèle tout le romantisme de l’artiste. Nature et figures humaines fusionnent grâce à la lumière de la Vénétie

L’Archange Raphaël et Tobie entre saint Jacques le Majeur et saint Nicolas de Bari, 1514-1515, huile sur bois marouflé sur toile, 162 x 178 cm, Venise, Galleria dell’ Accademia, © Soprintendenza special per il Polo Museale di Venezia, Galleria dell’Accademia

Le quatrième temps s’intéresse à « Cima, peintre humaniste« . On découvre ici un Cima plus décoratif, plus courtois que le Cima peintre de dévotion. Ainsi, Thésée (le célèbre athénien vainqueur du Minotaure) a l’allure d’un preux chevalier ; ainsi Endymion et les animaux s’endorment tranquillement en pleine forêt. Je dois l’avouer, un de mes nombreux coups de coeur de l’exposition va pour ce petit tondo, délicieux et reposant. On découvre aussi tout le dialogue que l’artiste établit, notamment dans son St Sébastien (affiche), avec la sculpture de Tullio Lombardo, donc aucun exemplaire hélas n’est présenté. 

Le Sommeil d’Endymion, vers 1501, huile sur bois, 24,8 x 25,4 cm, Parme, Galleria Nazionale © Archives Alinari, Florence, Dist. Service presse Réunion des musées nationaux – Grand Palais / Georges Tatge

Enfin, l’exposition envisage « Cima, peintre entre deux siècles« . L’artiste renouvelle les compositions, et son art influence ses aînés. Pièce maîtresse de la fin du XVe et du début du XVIe siècle, il inspire de grands noms comme Giorgione, Titien ou encore Lorenzo Lotto. C’est dans cette section que vous verrez l’imposant Lion de St Marc, qui conclue l’exposition sur la même idée que l’on a cherché à nous transmettre au début du parcours : Venise est puissante, Venise est moderne, Venise est belle

Le Christ couronné d’épines (détail), vers 1505, bois, 36 ,8 x 29,2 cm, Londres, The National Gallery © The National Gallery, Londres. Dist. Service presse Réunion des musées nationaux – Grand Palais / National Gallery Photographic Department

Pour conclure, vous l’avez compris, j’ai beaucoup aimé l’exposition. Je suis ressorti avec l’idée d’un Cima qui aime son village natal de Conegliano et qui y revient souvent, qui maîtrise au plus haut point les possibilités de la couleurs, qui nous transmet avec émotion les paysages de sa Vénétie, et qui s’implique tellement dans son travail qu’il lui arrive de peindre au doigt. L’exposition renferme encore de nombreux secrets, que je me suis bien gardé de vous dévoiler. Allez-y, vraiment, vous passerez un moment agréable et apprendrez beaucoup. 

« Aucun maître de son temps n’a su rendre comme lui l’atmosphère argentée, légère et enveloppante qui baigne le paysage italien ». (Bernard Berenson, 1919)

En bref, on a aimé :

– les couleurs de Cima

– sa poésie

– la présentation des oeuvres

On a moins aimé :

– l’absence de reproductions pour les oeuvres de comparaison

– le fait que c’était bien trop court hélas

– chercher désespérément quoi écrire dans cette rubrique

4 Réponses to “Cima da Conegliano, peintre et poète”

  1. Lena 11 avril 2012 à 20:58 #

    Merci, ça donne envie ! Par contre, j’attends la Nuit des Musées pour aller la voir (gratuitement)

  2. apollinelocquet 9 mai 2012 à 14:06 #

    J’ai vu l’expo que j’ai trouvée sublime, mais également trop courte !
    Les couleurs et la technique de Cima valent malgré tout la peine d’aller faire un tour au Musée du Luxembourg !

  3. Antoine Carlier Montanari 19 mai 2012 à 12:50 #

    Sa place est tout en haut, avec Fra Angelico et Lippi, ouvrant au regard l’éclat du soleil et de ses astres. Jamais pinceau n’avait autant prier, et puisqu’on ne saurait remonter vers la vie sans chercher en dedans de nous cette force, voilà qu’en dehors de nous elle se dessine de si belle manière. Qui regarde Cima voit bien plus que sa rétine lui donne à voir et s’il prend en admiration ce que sa main a si bien représenté, il saura trouver bien plus que de la joie.

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