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Raphaël envahit le Louvre, pour notre plus grand plaisir

30 Oct

Raphaël, les dernières années, du 11 octobre 2012 au 14 janvier 2013, musée du Louvre

en partenariat avec le Musée National du Prado

par Grégoire.

Comme chaque année, le musée du Louvre frappe fort pour se hisser au top des manifestations culturelles de la rentrée. Avec l’inauguration du nouveau département des Arts de l’Islam et des salles consacrées à la Méditerranée Orientale, le contrat était rempli. Mais le plus grand musée du monde veut enfoncer le clou, et présente pendant ce premier semestre une exposition consacrée aux dernières années de l’un des peintres les plus géniaux, les plus prolifiques, mais aussi les plus importants de l’histoire de l’art, l’italien Raphaël. Retour sur l’exposition événement de cette fin 2012.

Les affiches annonçaient la couleur : l’harmonie des bleus et des verts de Bindo Altoviti côtoyait les tons dorés et ivoires de la Donna Velata. Le musée promettait des chefs-d’oeuvre, des pièces encore jamais présentées en France, avec des grands retables, des portraits d’apparat, des portraits intimes, des oeuvres de dévotion privée et un important corpus de dessins. Mais pourquoi avoir choisi de traiter les dernières années de la carrière de Raphaël ? Une raison importante préside à ce choix : dès qu’il arrive à Rome, à la fin de l’année 1508, Raphaël se voit confier d’importantes commandes, qu’il ne peut gérer seul. Artiste en vogue, respecté de tous et admiré des princes, il devient le maître d’un important atelier où chaque élève exécute des tâches bien précises. L’exposition propose donc, en plus de montrer des chefs-d’oeuvre pleinement autographes, de distinguer les autres mains qui ont permis l’exécution de toutes les commandes, et principalement celles de Giulio Romano et de Gianfrancesco Penni.

Le parcours s’organise en plusieurs noyaux thématiques qui se recoupent les uns les autres, ce qui permet une bonne compréhension de l’ensemble, même si certains points restent plus obscurs que d’autres. La première section, pas indispensable, montre les débuts du jeune peintre alors influencé par différents artistes comme Pérugin et Michel-Ange, et permet au Louvre de montrer la richesse de ses collections : absente à Madrid, cette introduction est un moyen efficace pour rentrer dans l’univers de Raphaël, et ce grâce à des pièces majeures comme la Belle Jardinière.

Raphaël, la Belle Jardinière

Ensuite, une grande salle est consacrée au retables que le maître exécute pendant sa maturité à Rome. Les oeuvres, naturellement très imposantes, montrent un Raphaël en pleine possession de ses moyens, dont la manière évolue au gré des différentes influences. Par exemple, le visage du saint Jérôme dans la Madone au Poisson n’est pas sans rappeler la peinture vénitienne, tandis que les musculatures et l’intensité dramatique du Spasimo montrent une compréhension de l’art et de la terribilità de Michel-Ange. Quelques détails commencent à nous faire comprendre que le maître n’est pas seul à exécuter ces oeuvres. En effet, le lion ou le paysage de la Madone au Poisson laissent entendre une collaboration, tout comme le clair-obscur accentué et l’attention portée aux marbres du sol dans la Grande Sainte Famille de François Ier, indices révélateurs du style de Giulio Romano. Mention spéciale pour la pièce qui, selon moi, est la plus émouvante, la plus achevée et la plus belle de toute l’exposition : la Sainte Cécile.

Raphaël, Extase de sainte Cécile (détail)

Je ne vais pas vous présenter toutes les sections : préservons l’effet de surprise ! Néanmoins, il faut insister sur la qualité et le côté pédagogique du corpus présenté. Par exemple, après avoir vu les grands retables de la maturité, vous passez devant un mur sur lequel sont présentés différents dessins préparatoires qui vous aident à comprendre le processus créatif, tant mental que matériel. Certaines feuilles sont d’ailleurs d’une virtuosité incomparable, et montrent toute la maîtrise des Italiens dans l’utilisation de la sanguine. Et je ne parle pas de l’orange hein, mais de la pierre argileuse. Vous pourrez aussi examiner quelques dessins préparatoires pour les grands décors romains de l’artiste : les Chambres du Vatican – détaillées avec des reproductions sur un mur prévu à cet effet – et les Loges. 

Raphaël, étude pour la Grande Sainte Famille de François Ier

Après avoir présenté un nombre important d’oeuvres de qualité exceptionnelle et représentatives de la maturité de Raphaël, l’exposition s’attache à déterminer le style de deux de ses assistants, Giulio Romano et Gianfrancesco Penni. Chacun se voit confier une section accueillant des pièces – tableaux et dessins – représentatives de leur style. A un Romano aimant les effets de clair-obscur, les figures plus trapues et les jeux illusionnistes répond un Penni (trop) fidèle à son maître et tombant parfois dans la mièvrerie de l’expression. Enfin ça, vous en jugerez par vous-mêmes. 

Giulio Romano, la Circoncision

L’exposition se clôt sur un vaste espace consacré aux portraits. En effet Raphaël, nous l’avons dit, est l’artiste le plus en vogue du moment, et nombreux sont ceux qui désirent qu’il exécute leur portrait. Vous serez ravis de pouvoir admirer des pièces splendides comme la Donna VelataBindo Altoviti, Laurent de Médicis, Baldassare Castiglione, mais aussi d’autres moins connues comme le Portrait de jeune homme de Giulio Romano conservé au musée Thyssen-Bornemisza à Madrid ou le double Portrait des humanistes Navagero et Beazzano de la Galerie Doria Pamphilij à Rome. Bref, autant de tableaux qui montrent tout le talent du maître dans le rendu des étoffes – les costumes sont magistralement traités – mais aussi des expressions

Raphaël, Portrait d’Andrea Navagero et Agostino Beazzano

Raphaël, la Donna Velata

Vous l’aurez compris, j’ai « plutôt » aimé cette exposition. Pour plusieurs raisons : les oeuvres sont incroyables, et d’une richesse exceptionnelle. Pour certaines jamais présentées en France, elles développent un propos cohérent qui reste cependant  un peu obscur parfois, surtout concernant la part de Gianfrancesco Penni dans l’oeuvre de l’atelier. En commençant fort et en terminant fort, le parcours ne semble pas fatiguer l’esprit, tant il nous tient en haleine et nous surprend. Les cartels présentent des reproductions d’oeuvres citées à titre de comparaison, ce qui aide le visiteur en lui fournissant des points de repère visuels. Alors, pour celles et ceux qui seraient en mal de beauté et de chefs-d’oeuvre, courrez-y ! Vous ne serez certainement pas déçus !

On a aimé :

– les oeuvres présentées

– les explications fournies

– le rythme de l’exposition

On a moins aimé : 

– les attributions un peu aléatoires et directement adressées aux « spécialistes »

– les animaux que Gianfrancesco Penni peint (vous verrez)

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Bref, on a vu la Sainte Anne

20 Avr

La Sainte Anne, l’ultime chef-d’œuvre de Léonard de Vinci, au Musée du Louvre, Paris,

jusqu’au 25 Juin 2012.

Par Camille et Delphine. 

L’année 2012 semble placée sous la bonne étoile de Leonardo (da Vinci, pas Dicaprio), artiste consacré par l’excellente exposition Leonardo da Vinci, painter in the court of Milan à la National Gallery de Londres (novembre 2011/février 2012), et la restauration de cette « petite » merveille du Louvre –vous aurez deviné de qui on parle –, suivie donc de l’exposition, dont nous allons vous parler. Elle est la conséquence directe de cette restauration, réalisée entre 2010 et 2012 par le département du C2RMF après le constat en 2008 d’une dégradation inquiétante de la matière picturale ; C’est donc une opération terriblement délicate, qui a permis la réalisation de nouvelles analyses scientifiques et le réexamen de la genèse de l’œuvre. Youpi!

Un des grands intérêts de cette exposition – capitale, on vous a dit – est de nous donner à voir l’élaboration de l’un des chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art, par le génie sans doute le plus fertile du second millénaire. Si peu. Les commissaires ont donc choisi de détailler les différentes phases de la création de la Sainte Anne, et ce par différents médiums : esquisses rapides, cartons bien plus élaborés de la main de Léo, desquels découlent des copies d’atelier ou locales. Notre conseil est simple : Promenez-vous avec délice parmi les premières esquisses du maître. Elles montrent l’invention par Léonard du motif du groupe central uni en une forme pyramidale, au sein de laquelle la dynamique est impulsée par le petit Jésus, un enfant robuste qui donne déjà bien du souci à sa mère (et ce n’est que le début).

Etude de composition pour une sainte Anne trinitaire avec un agneau. Vers 1500-1501. Pointe métallique, pierre noire, repris à la plume avec deux encres brunes différentes. V e n i s e , G a l l e r i e dell’Accademia, n. 230 © SSPSAE e per il polo museale della città di Venezia e dei comuni della gronda lagunare, Venise

Autre point fort : le caractère pédagogique des cartels et panneaux explicatifs. Vous ne connaissez rien à la peinture, sinon le sourire de la Joconde ? N’ayez crainte : tout est clair, pas de risque de se perdre ou de passer à côté d’informations capitales. Ces dessins permettent de comprendre les hésitations parfois métaphysiques de Léonard. Ainsi, le choix de supprimer le petit Jean-Baptiste, cousin du Christ, pour le remplacer par l’Agneau permet d’annoncer déjà le tragique destin de l’Enfant, puisqu’on vous rappelle que ce n’est pas pour jouer avec le magneau qu’il a été appelé sur terre, mais bien pour racheter notre salut en se sacrifiant sur la Croix. Le drame est donc déjà planté puisque le jovial Enfant s’amuse bien avec sa peluche à bouclettes, tandis que Marie montre les premiers signes de sa tendance à la mélancolie, tentant de retenir son bambin qui court innocemment vers sa perte.

Etude pour la tête de la Vierge. Vers 1507-
1510. Pierre noire, sanguine et rehauts de blanc (?). H. 20,3 ; L. 15,6 cm. New York, The Metropolitan Museum of Art, 51.90 © The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN / image of the MMA

Mais si la Sainte Anne constitue bien la pierre angulaire de cette exposition, les plus belles œuvres graphiques du peintre n’ont pas été oubliées pour autant, notamment cette Tête de la ViergeLes étapes de la carrière de l’artiste sont détaillées grâce à des documents passionnants,dont la correspondance de Louis XII ou Charles d’Amboise avec le peintre (très pédagogique, ça, parce qu’en recherche, c’est comme ça que ça marche), explicitant les allers et retours de Léo entre Florence, Milan, Rome enfin la France. Overbooké, le mec !

D’aucuns trouveront le déroulement de cette partie un peu long ; c’est que notre Léonard est un grand indécis, capable de passer trois ans à chercher quelle chute donner à un drapé. On sait que le génie est tout de même un peu capricieux avec ses commanditaires, qu’il aime faire attendre (un peu trop longtemps pour le coup, puisque la Sainte Anne est restée inachevée). L’exposition se propose également de montrer quelle fascination Léonard exerçait déjà sur ses contemporains, qui se pressaient pour voir les cartons de notre Sainte Anne, alors que  ses élèves ne cessent – avec plus ou moins de talent – de copier tant les esquisses que les cartons, avec quelques succès, comme la Sainte Anne du Getty Museum de Los Angeles, qui viendrait de Salaì ou de Melzi, deux des amants-élèves (rayer la mention inutile) de l’artiste.

Atelier de Léonard de Vinci, Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant jouant avec un agneau. Vers 1508-1513. Huile sur bois (peuplier). H. 178,5 ; L. 115,3 cm. Los Angeles, University of California, Armand Hammer Museum of Art, Willitts J. Hole Collection, 39.40.16546.12/49. © Photography courtesy the J. Paul Getty Museum, Los Angeles

Après ce parcours (qui vaut son pesant de cacahuètes mais demande un certain temps tout de même), on n’attend qu’une chose ; voir la version de Léonard. On n’en peut plus, on trépigne, on hurle, bref, ce serait Mick Jagger à l’Olympia en 1964 que ce serait pareil.

Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant jouant avec un agneau dit La Sainte Anne. Vers 1503-1519. Huile sur bois (peuplier). H. 168,4 ; L. 112 cm (1,299 m avec agrandissements latéraux). Paris, musée du Louvre, département des Peintures, INV. 776. AVANT RESTAURATION © 2007 Musée du Louvre / Angèle Dequier

Et puis, après tout, nous aussi on aime bien vous mettre l’eau à la bouche avant l’arrivée de la rock star, alors on vous laisse la joie de découvrir «la chose vraie» en direct. NA.

Mais on n’est pas avare en Léonard, les autres chefs-d’œuvre parisiens du maitre suivent, parce qu’au Louvre, on ne plaisante pas avec le plaisir. Plutôt que de vous faire piétiner dans la Grande Galerie pour admirer la Vierge aux rochers ou encore le saint Jean-Baptiste, vous les avez en direct. La sacro-sainte Joconde n’a évidemment pas été délogée pour l’occasion (soyons réalistes, il ne resterait plus rien à photographier pour les touristes japonais), mais son absence est moins rude compte tenu de la présence de sa cousine (d’atelier) conservée au Prado, récemment restaurée, tout aussi charmante. S’ensuivent des sections dédiées à l’influence du maitre et de sa composition, à la fois à travers son atelier, mais aussi dans les grands centres artistiques européens. Et il faut bien ça pour nous rappeler qu’à partir d’un chef-d’œuvre, on arrive à des centaines de reprises, de remplois, d’inspirations et d’adaptions, nous replongeant dans le terriblement riche dialogue artistique du XVIe siècle. Comment ignorer, après cela, l’impact du maître sur la création artistique européenne ?

 Néanmoins, on ne vous  cache pas que toutes les œuvres ne sont pas toujours très « heureuses », les œuvres d’atelier et celles des suiveurs tardifs sont parfois croustillantes, mention spéciale à L’ange de l’Annonciation par l’atelier de Léonard (jugez par vous-mêmes).

Ange de l'Annonciation © State Hermitage Museum

Les différents cartons et modèles de l’artiste (et atelier) ont durablement marqué les artistes, dont les plus grands, ce qui nous donne le plaisir d’admirer conjointement le dessin de Michel-Ange La sainte Anne, la vierge et l’enfant et le Tondo Pitti  ou encore La belle jardinière de Raphael (excusez-nous du peu). Mais on ne se limite pas aux maitres italiens, car vous pourrez aussi admirer ses cousines « nordiques »   comme la Vierge à l’enfant dans un paysage par l’atelier de Quentin Metsys, qui nous offre une vision flamande de la composition (en ayant au passage, gommé sainte Anne pour dégager le paysage).

Atelier de Quentin Metsys, Vierge à l’Enfant dans un paysage. Bois (4 planches de chêne). H.110 ; l. 87 cm. Poznan, Musée national, MNP FR 441 Inv. MNP FR 441 © National Museum, Poznań

Mais ce serait mentir que de limiter l’impact de l’œuvre aux artistes du XVIe siècle, la dernière partie de l’exposition regroupant entre autres une étude de Degas d’après l’œuvre, Le baiser de Max Ersnt ainsi que l’Hommage à Léonard de Vinci par Odilon Redon.

Odilon Redon (1840 – 1916), Hommage à Léonard de Vinci. Vers 1914. Pastel sur papier. H. 145 ; l. 63 cm. Amsterdam, Stedelijk Museum © Stedelijk Museum Amsterdam

Si après ça, quelqu’un doute encore de l’intérêt d’une exposition centrée sur UNE œuvre, on sait plus quoi vous dire…

Un autre point fort de l’exposition est d’expliquer quelles ont été les analyses et interventions menées sur la Sainte Anne. C’est une mode qui se développe et qu’il est intéressant de suivre ; on avait pu admirer au Musée des Beaux-Arts de Rouen durant l’automne-hiver 2011-2012 la toute fraîchement restaurée Vierge entre les Vierges de Gérard David, avec présentation des documents photographiques infrarouge, U.V., de ses radios, de ses coupes stratigraphiques, et des interventions menées pour lui rendre sa prime jeunesse. De même, le musée des Beaux-Arts de Dijon propose en ce moment une exposition du revers de plusieurs tableaux, un aspect de l’œuvre que l’on néglige parfois un peu alors qu’il peut pourtant être une mine d’or, pourvu qu’on sache lire ce qu’il a à nous proposer. La Sainte Anne non plus n’a pas été avare en révélations : faites le tour de l’œuvre et allez (tenter d’) admirer les trois dessins au verso, qui font assez furieusement penser à la Bataille d’Anghiari, le chef d’oeuvre perdu du Palazzo Vecchio de Florence.

Ensuite, quelques grands panneaux bien clairs nous expliquent, sans trop détailler (j’en vois déjà qui ronflent sur leurs déambulateurs, au fond), les interventions menées. Delphine, à côté de moi, note «ils indiquent deux fois ‘restauration fondamentale’ c’est un peu lourd on a compris quoi» ! Ici, on vous éclaire aussi car c’est là un terme bien spécifique : restauration fondamentale = intervention assez lourde. En clair, on dépasse le stade du coup de chiffon pour faire briller. Durant un an, Cinza Pasquali, chargée de restaurer la couche picturale de l’œuvre (qu’on dissocie des restaurations de support, NB), a œuvré à alléger les vernis, retirer les repeints les plus gênants et essayer de lui redonner un petit coup de jeune. Pour comprendre jusqu’où on peut aller aujourd’hui en restauration, petit point de déontologie : en France, depuis une quarantaine d’années,  on essaie 1) de privilégier la matière originale (de l’artiste, donc) et 2) d’avoir un maximum de réversibilité sur les interventions de conservation-restauration.  Donc, si on intervient, on aime bien se dire que dans 10, 20 ou 3000 ans les générations qui passeront derrière nous pourront toujours reprendre le travail effectué avec leurs techniques forcément plus pointues et faire mieux que nous.

C’est pour cela que la restauratrice a notamment décidé de laisser à la postérité le soin de retravailler sur le visage de Sainte Anne, après en avoir retiré les repeints disgracieux.Vous trouverez des couleurs singulièrement plus claires et vives au tableau, grâce à une campagne d’allègement des vernis. En effet, les interventions passées avaient multiplié les couches qui s’oxydaient successivement, lui donnant cet aspect jauni.

Cette petite mise en bouche vous donne-t-elle une idée de ce que vous allez voir ?

On vous aide : une Sainte Anne plus claire, aux teintes plus vives, plus de matière picturale originale (posée de la main de Léonard, donc) ; allez, vous mourrez d’envie d’y courir (encore), avouez.

Etude pour le manteau de la Vierge. Vers 1507-1510. Pierre noire, lavis gris et rehauts de blanc. H. 23 ; L. 24,5 cm. Paris, musée du Louvre, INV. 2257 © RMN / Thierry Le Mage

Bref, vous l’aurez compris, nous sommes emballées, extatiques, transportées (n’est-ce pas le but de toute exposition ?). Mais rassurez-vous, nous ne sommes pas les seules, l’affluence de l’exposition ne démentit pas son succès (dont vous ferez partie, si ce n’est pas déjà fait). Pour les détails pratiques, l’exposition s’achève le 25 juin, donc ruez-vous pour la voir (encore et encore si possible).

On aime :

–  Leonardo (on vous laisse deviner lequel), de près, de loin, en peinture, en dessin, en lumière infrarouge et même sous rayons X.

–  la clarté et la pédagogie du propos, un VRAI travail scientifique (accessible au commun des mortels)

 On aime moins :

– comme à chaque fois, devoir lutter contre son agoraphobie (mais c’est le jeu, ma pauvre Lucette) 


Cima da Conegliano, peintre et poète

11 Avr

Cima da Conegliano, Maître de la Renaissance vénitienne,

du 5 avril au 15 juillet 2012, Musée du Luxembourg.

par Grégoire.

Depuis le 5 avril se tient au Musée du Luxembourg une savoureuse exposition sur un maître encore méconnu de la Renaissance vénitienne : Cima da Conegliano. Invité généreusement par la RMN à la visite presse la veille de l’ouverture, le Point C est allé admirer les oeuvres de ce peintre si raffiné, si subtil, mais aussi si en accord avec son temps. Un peintre poète, à la sensibilité profonde et à la touche intimiste, voici ce que nous propose le Musée du Luxembourg. Sortez vos mouchoirs, il se pourrait bien que l’émotion vous submerge (rien que ça).

Cette exposition a été organisée par Giovanni Carlo Federico Villa, professeur à l’Université de Bergame. Cet homme est un peu « Mr Expositions » en Italie en ce moment. Les Scuderie del Quirinale à Rome sont son terrain de jeu : chaque année, elles accueillent une exposition préparée par ses soins. En présentant Antonello de Messine, Giovanni Bellini, Lorenzo Lotto et en ce moment Tintoret, Dr Villa souhaite expliquer au grand public ce qu’est la peinture vénitienne, à coups de grandes expositions monographiques, parfois décriées, mais qui possèdent la grande qualité de donner aux visiteurs une vision d’ensemble de l’artiste étudié, et ce grâce à des oeuvres majeures souvent restaurées pour l’occasion

Revenons à l’exposition de Paris. Les tableaux sont exposés dans une pénombre douce et romantique, ce qui ne fait qu’accentuer et mettre en relief les subtils effets de lumière. Le parcours se développe en 5 temps. Tout d’abord, le visiteur peut prendre le temps de faire le point sur « Venise au temps de Cima« , dans une minuscule section qui fait office d’introduction, et qui présente à nos yeux ébahis la Vue en perspective de la ville de Venise de Jacopo de’Barbari, cette xylographie de 3 m de long constituée de six matrices. Le résultat est impressionnant dans sa précision topographique. Attention, il n’en existe que 12 exemplaires dans le monde. Alors, qu’est-ce que vous attendez ? 

Grande Pianta Prospettica - Venice, c.1500 (engraving) (middle section) by Barbari, Jacopo de' (1440/50-a.1515)

Le deuxième temps s’intitule « Le maître du sacré« . L’exposition nous montre, à travers plusieurs versions du thème de la Vierge à l’Enfant, mais aussi à travers plusieurs grands tableaux d’autel, le style personnel de Cima. Cet artiste était par exemple considéré par le doge comme bien supérieur à Giovanni Bellini ou Vittore Carpaccio. Bien qu’il reprenne, à la manière d’Antonello de Messine ou de Giovanni Bellini, le thème de la Conversation sacrée (sacra conversazione) sous une voûte de chapelle, il donne une place bien plus importante au paysage que ses contemporains. 

Vierge à l’enfant, 1490-1493, tempera à l’oeuf et huile sur bois, 66 x 57 cm, Florence, Galleria degli Uffizi, Instituti museali della soprintendenza speciales per il pole museale Fiorentino © Archives Alinari, Florence, Dist. Service presse Réunion des musées nationaux – Grand Palais / Daniela Camilli

Vierge à l’enfant (détail), 1490-1493, tempera à l’oeuf et huile sur bois, 66 x 57 cm, Florence, Galleria degli Uffizi, Instituti museali della soprintendenza speciales per il pole museale Fiorentino © Archives Alinari, Florence, Dist. Service presse Réunion des musées nationaux – Grand Palais / Daniela Camilli

Vierge à l’Enfant entre saint Jean-Baptiste et sainte Marie-Madeleine, huile sur bois, 168x110 cm, Paris, Musée du Louvre, département des Peintures
© service presse Réunion des Musées Nationaux – Grand Palais / Thierry Le Mage

L’incrédulité de saint Thomas et l’évêque saint Magne, vers 1504-1505, huile sur bois, 215 x 151 cm, Venise, Galleria dell’ Accademia © Soprintendenza speciale per il Polo Museale di Venezia, Galleria dell’Accademia

L’incrédulité de saint Thomas et l’évêque saint Magne (détail), vers 1504-1505, huile sur bois, 215 x 151 cm, Venise, Galleria dell’ Accademia, © Soprintendenza speciale per il Polo Museale di Venezia, Galleria dell’Accademia

Et c’est bien là le troisième temps de l’exposition : « Une poésie de la lumière et du paysage« . La perfection atteinte par Cima dans l’utilisation de la technique de l’huile lui permet, en partant d’un dessin très minutieux, de superposer de fines couches de glacis afin de pouvoir représenter les moindres détails du paysage. En fait, Cima « peint » la lumière, et loue la nature avec poésie. Au fur et à mesure de sa carrière, le paysage devient presque un personnage de la scène représentée, ce qui selon moi révèle tout le romantisme de l’artiste. Nature et figures humaines fusionnent grâce à la lumière de la Vénétie

L’Archange Raphaël et Tobie entre saint Jacques le Majeur et saint Nicolas de Bari, 1514-1515, huile sur bois marouflé sur toile, 162 x 178 cm, Venise, Galleria dell’ Accademia, © Soprintendenza special per il Polo Museale di Venezia, Galleria dell’Accademia

Le quatrième temps s’intéresse à « Cima, peintre humaniste« . On découvre ici un Cima plus décoratif, plus courtois que le Cima peintre de dévotion. Ainsi, Thésée (le célèbre athénien vainqueur du Minotaure) a l’allure d’un preux chevalier ; ainsi Endymion et les animaux s’endorment tranquillement en pleine forêt. Je dois l’avouer, un de mes nombreux coups de coeur de l’exposition va pour ce petit tondo, délicieux et reposant. On découvre aussi tout le dialogue que l’artiste établit, notamment dans son St Sébastien (affiche), avec la sculpture de Tullio Lombardo, donc aucun exemplaire hélas n’est présenté. 

Le Sommeil d’Endymion, vers 1501, huile sur bois, 24,8 x 25,4 cm, Parme, Galleria Nazionale © Archives Alinari, Florence, Dist. Service presse Réunion des musées nationaux – Grand Palais / Georges Tatge

Enfin, l’exposition envisage « Cima, peintre entre deux siècles« . L’artiste renouvelle les compositions, et son art influence ses aînés. Pièce maîtresse de la fin du XVe et du début du XVIe siècle, il inspire de grands noms comme Giorgione, Titien ou encore Lorenzo Lotto. C’est dans cette section que vous verrez l’imposant Lion de St Marc, qui conclue l’exposition sur la même idée que l’on a cherché à nous transmettre au début du parcours : Venise est puissante, Venise est moderne, Venise est belle

Le Christ couronné d’épines (détail), vers 1505, bois, 36 ,8 x 29,2 cm, Londres, The National Gallery © The National Gallery, Londres. Dist. Service presse Réunion des musées nationaux – Grand Palais / National Gallery Photographic Department

Pour conclure, vous l’avez compris, j’ai beaucoup aimé l’exposition. Je suis ressorti avec l’idée d’un Cima qui aime son village natal de Conegliano et qui y revient souvent, qui maîtrise au plus haut point les possibilités de la couleurs, qui nous transmet avec émotion les paysages de sa Vénétie, et qui s’implique tellement dans son travail qu’il lui arrive de peindre au doigt. L’exposition renferme encore de nombreux secrets, que je me suis bien gardé de vous dévoiler. Allez-y, vraiment, vous passerez un moment agréable et apprendrez beaucoup. 

« Aucun maître de son temps n’a su rendre comme lui l’atmosphère argentée, légère et enveloppante qui baigne le paysage italien ». (Bernard Berenson, 1919)

En bref, on a aimé :

– les couleurs de Cima

– sa poésie

– la présentation des oeuvres

On a moins aimé :

– l’absence de reproductions pour les oeuvres de comparaison

– le fait que c’était bien trop court hélas

– chercher désespérément quoi écrire dans cette rubrique

Fra Angelico, lumière(s) sur l’exposition

7 Oct

Fra Angelico et les Maîtres de la Lumière, du 23 septembre au 16 janvier, Musée Jacquemart-André

Par Delphine & Camille.

Nous voilà boulevard Haussmann, devant le musée Jacquemart-André pour assister à l’évènement si attendu  (ou redouté, au choix) : la première exposition française sur Fra Angelico, l’artiste préféré des cartes postales pour communiants, star du monastère San Marco (Florence), égérie de la Renaissance italienne. Sauf que l’expo n’est ni au Louvre, ni au Grand Palais, mais bien au musée Jacquemart-André, surtout connu pour attirer le public avec des expositions « racoleuses » aux  titres alléchants et au contenu parfois décevant.

Et justement, il semble que cette première visite de Fra Angelico en la capitale ne soit pas exactement à la hauteur de ce qu’un public averti appelle une «exposition stimulante», malgré quelques bonnes idées pour mettre en valeur les créations du moine dominicain. 

Les œuvres choisies mettent bien sur en valeur le fonds du musée, mais proviennent  aussi de Florence, Rome, Budapest, Nice,  ou encore Zagreb et j’en passe. On ne se contente pas de panneaux peints, mais on découvre aussi des antiphonaires, des parchemins découpés, ou encore une œuvre en lin sur bois : l’idéal pour découvrir et comprendre la production de l’artiste, son contexte de production et son style -capable de montrer tant la foi presque mystique du peintre qu’une narrativité étonnante, pleine de malice sur petits panneaux-  et le contexte de production. 

Autant de thématiques développées sur huit salles qui restituent de manière convaincante le brillant parcours de notre moine dominicain. Depuis sa formation chez Lorenzo Monaco à travers la peinture religieuse florentine au XVe siècle,  l’évocation du « grand atelier » florentin, avec l’importance de la perspective, puis l’influence de l’artiste sur les artistes toscans. Cette approche logique perd néanmoins son sens avec une suite de salle où se mêle iconographie et mystique, où les œuvres se bousculent sans approche didactique au risque de perdre le visiteur

On regrette également le manque d’explication au sujet des supports, comme les éléments de retables dispersés – les cartels se bornant au strict minimum – tandis que les grands panneaux explicatifs se révèlent un peu trop «grand public» (attention aux raccourcis sanglants !), même si l’idée d’y commenter les oeuvres exposées est judicieuse. 

Fra Angelico, Couronnement de la Vierge, Musée des Offices, Florence, 1434-1435

Fra Angelico, Thébaide, Musée des Offices, Florence, v.1420

Fra Angelico, scènes de la vie du Christ, Armadio degli Argenti, Musée National de San Marco, Florence,v. 1450

Les grandes absentes sont bien sûr les fresques de l’artiste : pour pallier ce manque, une présentation vidéo a été installée hors des salles d’exposition. Mais, en voulant les montrer à tout prix, elles forment un «appendice» hors contenu et hors propos de l’exposition. Les commissaires ont certainement voulu bien faire, mais de simples panneaux avec quelques reproductions auraient suffi.

(petit conseil du Point C : cher musée, un billet groupé avec vol pour Florence, pour le même prix bien sûr, serait le bienvenu !).

Les autres œuvres présentées ont pour auteurs Lorenzo Monaco, Masolino, Gentile da Fabriano, Scheggia, Filippo Lippi, Uccello… Bref, beaucoup de grands noms, donc des œuvres importantes et de parfaits supports de comparaison pour comprendre le contexte de création.

Masolino, scène de la vie de Saint Julien l'Hospitalier, Musée Ingres, Montauban, v.1427-1430

Paolo Uccello, Saint Georges combattant le dragon, Musée Jacquemart-André, v. 1440

Mais au fait, qui sont ces «maitres de la lumière» annoncés dans le titre ? Sont-ils des collaborateurs ? Des artistes contemporains ? Font-ils partie d’un courant centré autour de Fra Angelico ?

Là-dessus, nous restons sur notre faim : les explications manquent, et le terme canonique de «pittura di luce» -peinture de lumière donc- n’est pas employé ; on aurait aimé que le titre nous annonce un vrai développement sur le sujet, ou que l’exposition reste sur son parti pris monographique de départ, sans nous promettre davantage dans le titre.

On fait face ici aux limites de l’exposition : si l’on comprend la personnalité artistique du maitre, le spécialiste se retrouve un peu déçu du manque de précision, de la simplificationde certains éléments et surtout de la dernière salle, intitulée « chefs d’œuvre de Fra Angelico » ou « salle fourre-tout », pour les œuvres non distribuées. Le risque étant malgré tout que le visiteur « non initié », après avoir apprécié les œuvres et compris quel était leur contexte de création, réalise que le propos de l’exposition se borne à présenter un artiste de manière relativement superficielle, sans creuser ni apporter d’éléments sur la question. 

L’accent est mis sur le lien entre spiritualité et art, dévotion et peinture, et en dehors de ces considérations scientifiques qu’en tant que «geeks de peinture italienne», les auteures se permettent de développer, cette exposition est surtout l’occasion de contempler, d’apprécier des œuvres dont la majesté et l’aura demeurent inébranlables… même la population parisienne réputée pour son amabilité plutôt mitigée s’y est laissée prendre ! 


En bref, on aime

– la lumière qui émane du travail de Fra Angelico

– sa puissance et son mysticisme

– le contexte du « grand atelier » florentin


On aime moins

– le manque d’à-propos dans la seconde partie

– le titre un peu trop ambitieux

– le manque de précision des explications


Quelques liens pour aller plus loin :

Quelques lectures : 

– Neville Rowley, « Fra Angelico, peintre de lumière », Gallimard, 2011

– D. Cohle-Ahl, Fra Angelico, Phaidon, 2008. Plus récent, en français (pour les rares non-trilingues :p), l’ouvrage propose un découpage par chapitre qui finalement n’est pas si loin de celui adopté par les commissaires de l’expo du Jacquemart-André. 

Mais aussi, à voir : 

En 1955, une exposition lui est consacrée à Florence pour le cinquième centenaire de sa mort (catalogue sous la direction de Mario Salmi). 
Une autre, a eu lieu plus récemment, à New-York, en 2005 sous la direction de L.B. Kanter et Pia Pallardino. 


Quelques définitions pour les plus curieux :

antiphonaire :  livre liturgique comprenant les chants généralement entonnés pendant les messes canoniales (la définition vient de http://www.registre-des-arts.com/litterature/antiphonaire/index.shtml )

Pittura di Luce : courant pictural qui prend pied à Florence aux alentours du milieu du XVe siècle et qui unit un usage rigoureux de la perspective à l’emploi de tons lumineux. A ce sujet, citons l’incontournable catalogue de l’exposition de 1990, présentée à la Casa Buonarroti de Florence : Sous la direction de Luciano Bellosi, La Pittura di Luce, Milan, Electa, 1990, qui reprend certaines des oeuvres de l’exposition.