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Guide de survie du voyageur en Italie du Nord (collection été 2012)

31 Août

par Camille.

That magic gesture ; source : http://9gag.com/gag/2336087

Le lecteur assidu aura sans doute remarqué une certaine italianophilie au sein de la rédaction du blog. Il faut dire que, pour l’historien de l’art (et nombre d’entre nous le sommes), l’Italie c’est un peu la Terre Promise. Cet été, j’ai voulu tester deux villes d’Emilie-Romagne (Bologne, Ferrare) et deux de Vénétie (Padoue, Vérone). Au programme, des kilomètres en voiture, des églises, des musées, des fresques, des retables …  Problème : juste après la mise au point de notre programme, la terre a tremblé. Je ne vais pas vous refaire ce que la une des journaux a dû vous apprendre -si vous les lisez. Des dégâts humains, matériels, le tout au milieu d’un des pays au patrimoine le plus riche du monde. Pourtant, on n’allait pas reculer. Des bons plans, de la cuisine locale, du paysage sublime et de la fresque en diable : des vacances réussies.

Cuisine : La pasta dans tous ses états. Parce que la cuisine c’est la vie, pas la survie.

Pour débuter, je vous offre un scoop : ne demandez pas de «spaghetti bolognese». En effet, c’est du folklore exporté de la capitale émilienne par ses expatriés. Goûtez plutôt la pasta al ragù (vous me direz, on en trouve un peu partout, mais ici la richesse en viande fait son petit effet).

Montez ensuite à Ferrare. Votre rédactrice a testé les cappellacci: des pâtes fourrées à la citrouille, richement parfumées. Etonnant, en plein mois d’août ! Conseil maison : si vous souhaitez varier les plaisirs, mais vous laisser tout de même la possibilité de manger typique, l’Osteria Balebuste (traduisez par bistrot/bar à vin), au coeur du quartier juif, propose une sélection chouette de salades, mais aussi de paste bien ferraraises. Mon seul regret : ne pas avoir pu goûter le pampepato, spécialité pâtissière à base d’écorces d’agrumes, de chocolat, de cannelle et d’amandes (mon maillot de bain, lui, s’en félicite).

Mais Padoue nous donne l’occasion de nous rattraper : l’Anfora, une osteria aimée des Padouans, propose les spécialités les plus typiques de Vénétie à base de viandes variées. Mention spéciale pour la tarte aux poires, pépites de chocolat, cannelle et autres épices, meilleur souvenir gustatif de ce voyage.

La péninsule italienne, traversée par les failles sismiques | Infographie Le Monde ; source : http://www.lemonde.fr/europe/article/2012/05/29/pourquoi-l-italie-tremble-t-elle-autant_1708812_3214.html

Il terremoto

La grande question était sur toutes les lèvres : que reste-t-il après les secousses du printemps ?

Je ne vous le cache pas, nous ne sommes pas allés à Modène, la région la plus touchée.  Néanmoins, notre passage par Ferrare nous a permis de faire quelques constats. D’abord, dans les campagnes, quelques granges sont touchées, alors que nous restons à une grosse soixantaine de kilomètres de l’épicentre.

Quid du patrimoine ferrarais ?

La ville garde tout de même quelques stigmates : notre périple d’églises en musées nous ayant amenés à visiter tous les bâtiments dominicains comme franciscains des villes à notre programme, nous sommes pour ces deux édifices ferrarais tombés sur des os, l’entrée en étant défendue par des arrêtés de la préfecture. Quant à la charmante Piazzetta Anna, elle est bordée par une église dont l’entrée est manifestement compromise pour cause de «work in progress».

Avouez, c’est sympa comme nocturne ! (Piazzetta Anna, Ferrara)

Pour le touriste en Emilie, deux étapes sont indispensables : le Castello Estense, grande forteresse construite du XIIIe au XVIe siècle par la famille Este, a elle aussi été secouée. Les papiers japon appliqués sur de nombreuses fresques XVIe et XVIIe des plafonds ont attiré notre curiosité ; un gardien de salle nous a confirmé leur raison d’être.

Le ferrarais est rusé, il a compris que les touristes étaient las de rentrer de leurs séjours patrimoniaux la minerve au cou. Rendez-vous De l’autre côté du miroir.

Selon lui, ils sont imbibés d’un produit permettant de régénérer les fissures causées dans la matière picturale par le tremblement de terre. Sur ce point, je reste sceptique (mais fais travailler quelques sources pour une réponse plus précise, promis) ; nos cours parlent plutôt d’une solution temporaire, permettant un refixage temporaire… qui parfois a tendance à devenir permanent, lorsque les fonds manquent.

Les angelots n’ont pas l’air plus perturbés que cela (admirez craignez la fissure en bas au centre, sous son papier-japon)

Enfin, notre dernière visite devait être pour le Palazzo Schifanoia, et son célèbre Salon des Mois ; un ensemble de fresques à l’iconographie complexe, mi-agenda pour noble désoeuvré, mi-programme astrologique (Aby Warburg, sors de mon corps. Maintenant). Après une petite trotte à travers la ville, notre déception est grande en voyant la même corde de sécurité que celle qui barrait l’accès à l’église de la Piazzetta Anna, assortie d’un arrêté préfectoral.

Amis iconophiles, pensez à appeler l’Office du Tourisme avant de partir.

Cela dit, ces quelques déceptions ont été l’occasion de découvrir une ville délicieuse, où il fait bon se promener au gré des rues du quartier juif et du centre historique, à pied ou à vélo comme les Ferrarais !

Les bonus de la Rédaction &friends :

il Parco Regionale dei Colli Euganei : en voiture, entre Ferrare et Padoue, après une demi-heure de route, apparaissent de curieuses formations. En pleine plaine du Pô, des formations volcaniques (éteintes, rassurez-vous, on n’était pas en mode «tournée des cataclysmes»), couvertes d’une végétation verdoyante.  Ce n’est pas un hasard si Pétrarque a choisi de se retirer dans le coin.

Petit coin de paradis, ou : «quand est-ce qu’on loue une maison pour les vacances ?»

Visitez l’Arqua Petrarca, avec à la clé d’une montée folle la maison tout à fait délicieuse du poète (petite loggia donnant sur le jardin, fresques XIXe illustrant qui la vie du poète, qui des scènes de son oeuvre).

–  l’Italien du Nord est ton ami, il faut l’aimer aussi. Bon, baragouiner un minimum leur idiome aide, mais chaque étape nous a réservé son lot de rencontres, avec des personnels de la culture -allez questionner les personnels de l’église dominicaine à Bologne, c’est la garantie d’une conférence  privée sur les primitifs émiliens– mais aussi de la restauration et de l’hôtellerie -ah, Vérone et ses mamies-gâteau, ses hôtelières en or…

–  Toi aussi tu veux voir Giotto et sa sublimissime Chapelle Scrovegni ? Pensez à réserver au moins la veille (perso je m’y suis prise avant le départ ), sur le site internet http://www.cappelladegliscrovegni.it/. Et si comme nous, tu réserves tard, et que tu as envie de traîner dans les bosquets ombragés du parc adjacent, pare-toi d’anti-moustiques, ils sont… voraces.

–  Le coin des geeks : pour les fans de peinture italienne à travers les âges, existe à Bologne la Casa Morandi. La maison du peintre qui aimait les cafetières au moins autant que Cézanne. L’homme aimait la géométrie, et a trouvé son compte dans les Primitifs (entre autres). Mais pensez à réserver. On s’est fait avoir !

Les Big Love à retenir :

– Flâner dans les rues de Ferrare et Vérone, au soleil couchant…

– Big love aux locaux.

– Big love à la cuisine, plus parfumée tu meurs.

Les petits bonheurs qui lassent à la longue :

– La pasta par 35°C, parfois, ça lasse.

– Etre amoureuse d’un pays en activité sismique perpétuelle.

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Bach to Ecouen

31 Mar

par Camille & Delphine.

Grande fan de J.S. Bach (en abrégé, il a l’air moins impressionnant, non ?), mon sang ne fait qu’un tour lorsque ma boîte mail me sert un mail du Musée d’Ecouen qui s’est ainsi souvenu de son ancienne stagiaire d’un été : j’ai déjà loupé trois fois ses mythiques Suites pour violoncelle, on ne m’y reprendra plus. A ceux pour qui le nom ne dit que vaguement quelque chose, ces suites de Bach sont LES pièces majeures composées pour l’instrument, qu’en tant qu’ancienne pratiquante (oui, le violoncelle c’est un peu comme la religion, on y entre par amour et bonheur mais parfois ça tient franchement du sacerdoce) j’ai longtemps vues comme un Saint Graal vers lequel ma quête musicale tendait. Ni une ni deux, j’ai entraîné ma pauvre Delphine (pas si malheureuse que ça) dans cette folle équipée qui impliquait naturellement le train, puis la grandiose ascension vers le château de Tonton Montmorency à travers bois z’et lotissements d’Ecouen-Ezanville (Bach, ça se mérite tout de même).

De fait, ces suites sont un régal pour l’oreille, exploitant toute la gamme de sensations que recèle le bel instrument à cordes, auquel elles ont contribué à donner ses lettres de noblesse.
Jouant sur les possibilités offertes par la rondeur et la sensualité du son de la Bête, alternant moments légers, dansants de par leur structure-même, et d’autres plus graves, avec Bach il y en a vraiment pour tous les goûts et couleurs. *On a tous une suite qui nous ressemble*
C’est donc à ce monument musical que les deux musiciennes ont choisi de rendre hommage, en montrant leur postérité à travers plusieurs pièces du XXe et XXIe siècle jouées en alternance avec des extraits de Maaître J-S, le tout assorti d’explications illustrées de quelques traits d’archet quant aux liens unissant ces divers morceaux de bravoure.

Bref, on a grand-ouvert nos oreilles en se sentant un minimum préparées au torrent musical qui nous attendait, parées à découvrir des compositeurs contemporains totalement inconnus au bataillon (moi, après Stravinsky ma culture musicale classique me lâche).
Marie Ythier, la violoncelliste, s’installe, et est rejointe par Barbara Giepner, son acolyte altiste pour nous jouer trois petites danses de Bartók qui vont nous ouvrir l’appétit.

Puis vient le prélude de la IVe suite de Bach : pour ma part, c’est déjà le début de la transe.
La violoncelliste, renommée pour son goût et son talent pour le répertoire contemporain, nous prouve avec la première des suites de Britten que sa réputation n’est pas volée. Si j’ai eu un peu peur d’initier mes frêles tympans à cette composition de 1965, le talent de l’interprète, ainsi que la fidélité De Britten aux sources baroques ont raison de mes craintes ; c’est somptueux, audacieux, grandiose (insérez une autre épithète dithyrambique ici).

Cerise sur le gâteau, Marie Ythier a le bon goût de clore sa partie avec la Sarabande de la IVe Suite de Bach : un moment de douce mélancolie, un de mes mouvements favoris : il n’y a pas que pendant les concerts de rock qu’on peut vivre le fameux moment « ils jouent ma chanson ». Je dois vous avouer que si je n’avais pas été dans la même salle qu’une centaine de (pré) retraités j’y serais presque allée de ma larmichette.

Après un petit entracte, c’est autour de l’altiste d’entrer en scène pour la Ve suite de Bach. Cette œuvre a pour particularité d’être un bel exemple de scordatura : l’instrument est accordé en baissant la dernière note d’un ton, ce qui offre de nouvelles possibilités harmoniques que Bach a évidemment pleinement exploitées. Je ne vous cacherai pas qu’à titre personnel, étant – vous l’aurez plus que compris – une grande adepte du violoncelle, l’alto est par définition un chouïa trop aigu à mon goût. Néanmoins, le talent de l’interprète poly-instrumentiste  mérite le détour à plus d’un titre.

Barbara Giepner clôt enfin le spectacle avec la Fuga Libre de Garth Knox (« se prononçant comme le cocktail célèbre », a dit le facétieux compositeur) ; composée pour alto seul, cette Fugue toujours dérivée du modèle euh… Bachien ? (fail) n’a de cesse de surprendre l’auditeur, entre moments où la musique semble presque apprivoisée, et de longues échappées virtuoses qui lui ont valu son nom. Ma découverte du répertoire contemporain pour cordes n’aura pas été une déception, loin de là. Un sentiment qui semblait partagé par le public qui a salué d’un véritable torrent d’applaudissements les deux interprètes, qui décidément n’ont pas fini de faire parler d’elles.

Et on ne va pas en rester là : ce concert n’était (heureusement) pas un unicum, dans cette logique de manifestations « Musique et Patrimoine », en collaboration avec le Conservatoire  national supérieur de musique et de danse de Paris qui fait le bonheur du musée (et de ses visiteurs). Le prochain est programmé pour le samedi 7 avril à 17h30, intitulé « BAROQUE : La première école française de clavecin », donc ruez vous sur les coordonnées plus bas pour réserver vos places ! A noter : les concerts sont gratuits mais les réservations sont obligatoires ; il est même bien possible que le prochain soit déjà complet, mais n’hésitez surtout pas à vous inscrire sur les listes d’attente (ça a bien marché pour nous !). Le suivant aura lieu le 5 mai à 18h « Récits d’enfance et contes de fées », titre pour le moins prometteur !

Toutes les informations dont vous avez besoin pour faire du bien à vos oreilles :
www.musee-renaissance.fr
Réservations :  01 34 38 38 50

Et puis on ne le dira jamais assez, mais profitez en pour découvrir ou revisitez le Château, soyons honnêtes on ne fait pas le détour par Ecouen tous les jours, ça serait bête de ne pas en profiter !

« Little darling, it’s been a long cold lonely winter »

17 Jan

par Grégoire.

Ça y est, il fait froid. L’hiver nous gèle l’esprit, nous rend bougons. Nous préférons rester au chaud dans nos écharpes, nous plissons les yeux pour faire face à son souffle glacial et empêcher une larme solitaire de se cristalliser sur notre joue agressée et rougie.

Ainsi nous marchons, tête baissée, espérant atteindre le plus vite possible notre destination, pour ne pas souffrir ce froid pénétrant. Mains dans les poches, le pas assuré, nous devenons aveugles : l’hiver nous met des oeillères.

Mais nous ratons tellement de choses. S’il fait certes froid, le ciel n’en est pas moins beau. Depuis quelques jours, une lumière dorée caresse les bâtiments de Paris, leur donnant des allures de dunes de sable. Mais ça, à cause du terrible hiver, peu de gens le savent. Peu ont envie de regarder, et de profiter du spectacle en l’échange, peut-être hélas, d’une petite angine.

Je ne suis pas un prophète, non. Je ne cherche pas à vous dire que moi, je le sais. Mais certains l’ont compris, et me l’ont fait comprendre. C’est la raison pour laquelle je vous écris.

Ils ont compris qu’en ce moment, notre champ de vision est limité principalement au trottoir. Ainsi, à certains endroits, on pourra lire ceci :

"Amour"

Astucieux, non ? Il fallait y penser. Le béton, épiderme de la ville, nous parle, nous interpelle, et nous incite à lever la tête, à briser la glace qui entrave nos coeurs gercés. Petit à petit, on lève la tête, pour voir cela :

":) 🙂 🙂 Smile" (et non la pub derrière)

Ces expériences répétées nous restent en tête, nous réchauffent. Et un matin, c’est le coup de grâce. On ferme sa porte, emmitouflé sous de multiples épaisseurs, prêt à affronter le froid, plein du courage et de l’espoir véhiculés par tous ces petits messages, et on attend l’ascenseur. Il arrive, on monte, rien de plus normal. Mais c’est alors que les portes se ferment : en se dépliant, elles dévoilent un message :

"Love"

Astucieux, je vous dis. Alors ça y est, on marche la tête haute, on profite de Paris en hiver, quitte à avoir le nez rouge. On s’en moque, il fait beau, on est bien.

"Ouvrez les yeux, fermez la télé" (Alençon, merci F.)

Mieux vaut laisser parler les Beatles plutôt que de continuer cet épanchement pseudo-poético-lyrique. 

Lorenzo Lotto gagne le jackpot

7 Déc

Omaggio a Lorenzo Lotto. I dipinti dell’Ermitage alle Gallerie dell’Accademia, dal 24 novembre 2011 al 26 febbraio 2012, Venezia.

par Grégoire.

Voici l’article que vous attendiez tous : le compte-rendu d’une exposition de peinture italienne. Comment ? Vous ne l’attendiez pas tant que ça ? Rroo… Bon, mon amour pour l’Italie n’a décidément pas de limite ! Laissez-moi tout de même vous faire un petit topo sur une exposition qui a commencé il y a peu à Venise, et qui concerne notre cher Lorenzo Lotto, peintre actif dans la 1ère moitié du XVIe siècle.

Cette exposition est le fruit d’une collaboration étroite entre l’Ermitage de St Saint-Pétersbourg et les Galeries de l’Académie de Venise. En effet, en juillet dernier, les Galeries ont envoyé la célèbre Tempête de Giorgione, et les russes ont en échange prêté deux oeuvres de Lotto. Matteo Ceriana, le directeur des Galeries, a donc décidé d’honorer ce prêt en organisant, en un temps record (5 mois) cette formidable manifestation. Bon, d’accord, je manque d’objectivité parce que j’ai bossé dessus, mais enfin, c’est un peu mon fils, ma bataille, le fruit de mes entrailles

Trève de plaisanteries. L’exposition, modeste il est vrai, a le mérite d’être réfléchie. L’Accademia possédait aussi un Lotto, le Portrait de jeune homme au lézard. Il a donc fallu constituer des noyaux problématiques autour des trois oeuvres disponibles, afin de rechercher quelles pouvaient être celles qu’il fallait demander. 

Portrait de jeune homme au lézard, vers 1530, Galeries de l'Académie, Venise

Ainsi, l’exposition s’organise autour de quatre grands thèmes. Tout d’abord, celui du retour de Lotto à Venise après un voyage en Italie centrale, pendant lequel il s’est familiarisé avec les expériences florentines et romaines, notamment aux Chambres du Vatican de Raphaël. A cette époque, son style est grandiloquent, en pleine maturité classique pourrait-on dire. Pour illustrer ce propos, les cimaises nous présentent les éléments de prédelle de la Pala Martinengo conservée à Bergame, et dont voici une reproduction (sans la-dite prédelle) : 

Pala Martinengo, 1513-16, Bergame

Le deuxième thème phare de l’expo est celui, assez évident pour Lotto, des portraits. L’Ermitage a prêté un Portrait d’Époux, et quelques oeuvres ont été demandées (notamment à la Collezione Cini) pour créer un petit corpus cohérent qui révèle les innovations de Lotto dans ce genre. Là où Titien représente son personnage à mi-corps sur un fond sombre pour le mettre en valeur, Lotto utilise un format horizontal qui lui permet d’insérer des éléments parfois indéchiffrables, et qui font tout le charme et l’intérêt de ses portraits.

Portrait d'époux, 1524, Ermitage, Saint-Pétersbourg

Le troisième thème de l’exposition est celui des Nativités nocturnes. L’Académie de Venise, au début du XXe siècle, a acheté trois oeuvres qui étaient considérées comme ayant été faites par Lotto. Néanmoins, il s’est avéré que deux d’entre elles, dont une Nativité nocturne, n’étaient en fait que des copies. Mais loin de laisser cette Notte croupir en réserve, Matteo Ceriana a décidé de s’y intéresser et, après avoir effectué quelques recherches poussées, il a choisi de l’intégrer à l’exposition. Il s’agit en effet d’une copie importante, puisque l’original est perdu. Cette oeuvre montre plusieurs choses, qu’il n’est pas nécessaire d’expliquer longuement ici : Lotto s’inspire de compositions flamandes (Nativité, Gérard David, Vienne), et témoigne du regain d’intérêt pour la figure de St Joseph (à gauche) dans la piété du début du XVIe siècle dans le nord de l’Italie. 

Copie d'après Lorenzo Lotto, Nativité avec Domenico Tassi, original vers 1525-29, Galeries de l'Académie, Venise

La dernière salle est consacrée aux oeuvres religieuses de Lotto, bien qu’elles soient présentes tout au long de l’exposition. Néanmoins, on souhaite plutôt mettre l’accent sur le caractère personnel de la dévotion de l’artiste, qui traite certains thèmes dans un style quelque peu « archaïque » comme pour la Pietà de Milan, ou très pathétique pour le Christ en gloire avec les symboles de la Passion de Vienne. Cette salle cherche aussi à traduire les rapports qu’a Lotto avec les artistes de son temps, qu’il copie et avec lesquels il réfléchit. On verra donc un exemplaire du fameux Christ Enfant Bénissant de Desiderio da Settignano (dont Lotto possédait une version), et surtout trois oeuvres de Jacopo Sansovino, son ami, qui ont pour thème le Sang du Rédempteur, et dont la composition du tableau de Vienne s’inspire très fortement. 

Madonna delle Grazie, vers 1543, Ermitage, Saint-Pétersbourg

Pietà, vers 1545, Milan

Jacopo Sansovino, Christ en Gloire, Berlin

Avec moins d’une trentaine d’oeuvres, l’ensemble fonctionne. Les pièces sont loin d’être secondaires, et le propos est construit avec une rigueur vraiment scientifique. Certes, l’expo est complètement différente d’une grosse manifestation monographique comme celle qui a eu lieu à Rome jusqu’en juin dernier, mais elle a le mérite de s’être faite en peu de temps, et avec peu de moyens. On sent vraiment que l’on a cherché à étudier à fond les oeuvres pour en tirer des informations précises qui nécessitent néanmoins quelques explications. D’autre part, nombre d’entre elles ont été restaurées pour l’occasion, ce qui a, de ce fait, considérablement changé leur statut. Qui remettrait en réserves une oeuvre restaurée ? Ainsi, après avoir visité cette exposition, on comprend qu’il n’y a pas que le chef-d’oeuvre qui crée du sens

Portrait de jeune homme avec un livre, vers 1526, Milan

Cet hommage d’une ville à l’un de ses maîtres arrive assez tard. Lotto, personnalité atypique et réservée, n’a pu conquérir le marché vénitien alors dominé par Titien. Mais il est intéressant de voir comme il a pu être presque rejeté par la Sérénissime. Né en son sein, contrairement à son rival, il trouve ses commanditaires en province. L’histoire du gout montre que l’on se méfie de Lorenzo Lotto : certains grands collectionneurs, croyant posséder des tableaux de Titien, chantent en fait les beautés d’oeuvres de Lotto. Pourquoi  ? Pourquoi refuse-t-on, jusqu’à une période assez récente, de hisser Lorenzo Lotto au rang des plus grands artistes de son temps ?

Un dimanche à Cluny

29 Nov

Delphine a participé à « Un dimanche pour les étudiants » : le musée du Cluny donne la parole aux étudiants en histoire de l’art, qui ont alors l’opportunité de présenter une œuvre aux visiteurs. Elle nous parle de son expérience et dépoussière les « a priori » sur le musée de Cluny.

par Delphine.

© RMN / Franck Raux

Petit rappel pour les non-initiés : le Musée National du Moyen-Âge, alias Musée de Cluny pour faire plus court (se trouvant dans l’hôtel des abbés  de Cluny, à proximité des thermes gallo-romains)  possède une collection parfois un peu trop méconnue à notre gout, malgré la richesse des œuvres exposées.

© RMN / Thierry Ollivier

Le manque de « glamour » de la période n’a pas échappé au service com’ du musée, qui propose de nombreuses activités et des programmes variés pour tous les âges. Le musée est ouvert gratuitement le premier dimanche du mois, permettant une petite sortie dominicale, en famille ou entre amis. Et, c’est ce jour là que le musée vous propose cette expérience qu’est « Un dimanche avec les étudiants ».
L’expérience n’est pas pour le musée, pour qui le fonctionnement de cette journée est bien rôdé, mais plutôt pour les étudiants en histoire de l’art se jetant dans l’enrichissante aventure de la médiation culturelle. En effet, les étudiants de l’Ecole du Louvre, des universités et des écoles spécialisées sont sollicités pour offrir deux de leurs dimanches après-midi, qu’ils consacrent à la présentation d’une des nombreuses œuvres du musée sélectionnées pour l’occasion. Les amateurs d’architecture, de sculpture, de peinture ou encore d’objets d’art sont comblés. Tous les goûts sont dans le musée.

© RMN / Thierry Ollivier

Le but du jeu : transmettre un peu de notre science aux visiteurs. Chacun utilise ses propres ressources pour partager sa passion, à travers une présentation la plus pédagogique possible de l’œuvre que l’on s’approprie pour deux dimanches. Mais attention : les élèves ne sont pas lâchés dans la nature, le musée mettant à leur disposition la documentation du musée pour construire le commentaire le plus pertinent possible sur l’œuvre, et les membres de l’équipe sont évidemment très à l’écoute.
Le jour même, c’est parti pour 4h devant « votre » œuvre et on se rend rapidement compte que l’idée n’est pas tombée dans l’oreille de sourds : le rythme de visiteurs ne faiblissant pas pendant l’après-midi. On réalise aussi très vite qu’il y a autant de manières d’aborder l’œuvre que de visiteurs ; autant dire que l’on ne s’ennuie pas.

©RMN / René-Gabriel Ojéda

Grâce au musée de Cluny les étudiants ont l’opportunité de se frotter au monde de la médiation culturelle, exercice difficile malgré son aspect bon enfant. Je m’arme donc de ma plume afin d’inciter les étudiants à vivre cette expérience. Ces sessions, qui vont par paires, sont le compromis idéal pour ceux qui aimeraient bien faire quelque chose durant l’année en dehors des cours mais qui reste moins contraignant qu’un stage. Dans la même lignée, d’autres musées bien sûr proposent ce type d’activité (musée du Louvre, Musée d’Orsay, etc.).

©RMN / René-Gabriel Ojéda

Et pour ceux qui n’ont ni l’envie ni la capacité de jouer le jeu, vous avez toujours le plaisir de vous balader dans le musée pour profiter de ces explications enrichissantes, afin d’en finir une fois pour toutes avec les visites de musées ennuyeuses, rébarbatives et sans surprises !

Où ?

Musée National du Moyen Age, Musée de Cluny, 6 place de Paul Painlevé, 75005

Quand ?

La prochaine session a lieu le 4 décembre, de 13h30 à 17h30.

Plus d’information sur les activités du musée ici !

Le Silencio est d’or…

1 Nov

…Mais son entrée nécessite beaucoup d’argent !

Par Garance.

Parties à l’aventure de manière aussi inattendue qu’enthousiasmée, Matylda & Garance ont glané de quoi titiller les esprits les plus curieux, et lèvent ici le silence qui entoure ce club déjà mythique, au risque de le désacraliser… 

Son nom voudrait sans doute que l’on se taise et préserve son mystère auréolé d’or. Mais comment résister à l’envie de dévoiler quelques atours bien gardés du Silencio, qui depuis son ouverture le 6 octobre  ne cesse de faire jaser et d’attiser les curiosités ?

Mode d’emploi et astuces en quelques Points C(lés):

Y ENTRER

A quelques pas du Social Club, au 142 rue Montmartre, une devanture noire et sobre indique l’entrée du nouveau club, sélect et assez secret. On n’y vient pas par hasard.

Comment franchir les portes du Silence ? Il faut théoriquement être adhérent, et pour cela se pourvoir d’une carte annuelle dont les tarifs vont de 420€ (tarif réduit pour les moins de 30 ans, youpi !) à 1500€ par an. Le ton est donné. Deux formules sont proposées : celle de la Carte « classique », pour la modique somme de 780€ /an – ou 65€/mois – qui offre un accès au club de 18h à 6h durant les jours d’ouverture, à savoir du mardi au dimanche. Mais avec cette carte là, vous ne pourrez pas rentrer les jours de privatisation du club, comme cela le cas lors de notre propre expédition au Silencio pendant la dernière Fashion Week parisienne. Le détenteur de la carte peut venir accompagné d’un invité par soir, dont l’entrée sera gratuite. La « Carte + », pour 1500€/an – ou 125€/mois – permet elle d’inviter deux personnes par soirées, d’accéder au Club quelle que soit l’affluence, mais surtout de bénéficier d’invitations aux événements organisés au Silencio : défilés, vernissages, concerts, projections…

Vous pensez qu’il suffit de signer un chèque pour qu’on vous déroule le tapis rouge ? Non non, il faut encore remplir un formulaire d’inscription renseignant vos informations personnelles, votre « profil professionnel » et votre « statut actuel ». Parmi les cases proposées : architecture, design, business, cinéma, publicité, mode, spectacle vivant… À quand le CV et la lettre de motivation pour aller danser ?

Pour les non-initiés et les bourses modestes qui ne permettent pas d’ « adhérer » mais voudraient tout de même tenter leur chance, sachez que le Silencio est réservé aux membres de 18h à minuit, mais théoriquement ouvert à « tous » ensuite. Soyons honnêtes : tenue « arty » exigée. En cas de peu d’affluence, vous aurez sans doute votre chance. Et en règle générale – désolée Messieurs – les filles (jolies surtout) sont toujours les bienvenues, qu’on se le dise.

EXPLORER

Le Silencio est un projet à l’initiative d’Arnaud Frisch, Manu Barron et Anthony Caton, propriétaires des lieux et également patrons du Social Club. Pris par l’envie d’en confier la décoration à David Lynch, ils ont soumis la proposition au maître, qui a accepté avec joie.  Deux ans plus tard, on peut enfin contempler les fruits de leur collaboration, grâce aussi à Raphaël Navot, designer israëlien, qui a permis de mettre sur pied les idées de Lynch (et on imagine l’ampleur de la tâche).

Un exemple du mobilier - Silencio

Un exemple du mobilier - Silencio

Le nom du club indique aux initiés qu’il est directement inspiré de l’énigmatique théâtre « El Silencio » qui joue un rôle clé dans Mulholland Drive. Avant d’écrire cet article, je me suis empressée de regarder le film culte. Survolons les points communs et différences de ces deux lieux, du film et de la réalité :

El Silencio - David Lynch

Dans un entretien pour l’Express, David Lynch confie : « j’ai l’impression d’avoir fait jaillir de l’écran les décors, les lumières, les personnages de mes propres longs-métrages. Et même les sons de mes disques. » Alors effectivement, une fois descendu le bel escalier qui vous fera passer du monde normal à ce lieu sacré, la lumière tamisée, les voûtes basses et dorées, les épaisses moquettes inspirées des tableaux de Lynch, les jeux de miroirs démultipliant l’espace, vous plongeront dans l’ambiance étrange et feutrée des films du cinéaste. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’ambiance y est presque… spirituelle. Lui-même décrit les carrés de bois doré recouvrant les murs et plafonds comme « disposés de manière aléatoire sur le modèle des Mandalas indiens » : il semble donc que le maitre renoue avec l’esprit de la « Méditation transcendantale » qu’il prône depuis déjà quelques années.

Pour autant, la théâtralité qui règne dans le Silencio du film est ici un peu moins présente,  luxe et confort l’ont bien évidemment emporté sur l’aura mystérieuse des lieux glauques et délabrés souvent à l’honneur dans l’esthétique de Lynch.

S’Y CULTIVER

Une fois parcourus les espaces principaux, restent des lieux plus secrets à explorer. Lynch a conçu le club comme un lieu d’art total, inspiré par des modèles comme les salons parisiens du XVIII°s, le Cabaret Voltaire de Zurich qui accueillait les soirées Dada, ou encore la Factory de Warhol à New-York. A la différence, selon son créateur, que ces modèles ne réunissaient pas autant de disciplines, et qu’ « au Silencio, il n’y aura pas de gourou à la Warhol ». Universel et égalitaire, le lieu idéal, à moins que l’esprit qui plane sur le lieu ne soit celui de Lynch lui-même ? Car lui-même se flatte d’être un artiste total depuis quelques années. En plus d’être un cinéaste majeur, David Lynch est aussi photographe, peintre, et musicien. (À noter : des « cartes blanches » sont déjà confiées au maestro, qui assurera la programmation de tous les événements conjoints des espaces du club.) En écho à tant de polyvalence, Lynch a donc tenu au Silencio à faire la place belle à plusieurs arts. Ainsi, le lieu accueille non seulement des concerts et Dj comme n’importe quel club « classique », mais il dispose en plus d’une bibliothèque d’art et d’un cinéma de 24 places. A la programmation de ce dernier : avant-premières, rétrospectives, documentaires ou films à l’affiche.

Bien sûr l’entrée est réservée aux membres du club ! Mais pour ceux qui en auront l’occasion, le coup d’œil vaut quand même le coup : de couleur crème, moins nombreux mais plus confortables et spacieux que ceux d’un Mk2, les sièges vous assurerons des conditions optimum de projection. Enfin, le Silencio peut également se transformer en galerie d’exposition, avec l’ambition de révéler des talents.

Pour parfaire l’idée d’œuvre d’art totale, notons que le mobilier a également été conçu par le génie touche-à-tout. Les fauteuils de l’espace principal ont une touche années 50, tout comme les lampes qui les accompagnent et entretiennent une atmosphère intimiste et tamisée, loin des clubs ou bars lounge souvent glaciaux et impersonnels.

VOIR ET ÊTRE VU

L’atmosphère, parlons-en. Plutôt intimiste, entre l’épaisse moquette et le plafond bas voûté, on s’y sent à l’aise. Les pièces à échelle humaine s’articulent les unes aux autres, par un jeu d’imbrication labyrinthique. Ces ouvertures comme les miroirs qui tapissent parfois les murs renforcent le jeu du  » voir et être vu « , déjà inhérent à la fréquentation hype du lieu. Vous y croiserez certainement quelques célébrités et une foule de « name-droppers » gravitant autour (nouvelle espèce en quête de noms à retenir pour être au top du in, une fois cela accompli ils se feront alors un grand bonheur de lâcher tous les noms rencontrés -ou seulement appris- afin de briller en société)

Désacralisons un peu le tout : si la déco en jette, notons que la programmation musicale – ultragénéraliste les soirs sans concert particulier –  laisse à désirer. La piste de danse, relativement petite, nous laisse aussi un peu sur notre faim. Le Silencio dans son ensemble n’est lui-même pas très grand, ce qui finalement renforce l’idée d’un lieu destiné à un cercle étroit d’initiés.

Y BOIRE UN VERRE

Notons que l’ensemble des espaces emboîtés du Silencio, que Lynch a conçu comme une « matrice », gravitent autour du bar. De forme épurée et arrondie, il est recouvert d’un métal doré dont l’éclat ajoute au clinquant lumineux du club. Il va sans dire que les prix des conso sont à la hauteur de la déco : si mes souvenirs sont exacts, la bière est à 10 euros. A ce prix là, autant s’offrir du champagne ! Ou un cocktail, qui, à 15 euros, ne pourra être autrement que de qualité.

Les toilettes du Silencio

Un mot sur les toilettes, revers de la médaille des verres sirotés, et pièce souvent révélatrice de la qualité superficielle ou réelle du design d’un espace. Ici, ils confinent au luxe suprême, avec un sol et des murs noirs ponctués de quelques carreaux de mosaïque dorée. Les lavabos semblent suspendus dans l’espace grâce à un subtil jeu de lumière ; deux beaux miroirs flottent au-dessus, dans une atmosphère à la fois futuriste et sacrée. Bref. La décoration du Silencio, loin de ne mettre que de la poudre aux yeux, est jusqu’au-boutiste, et on aime !

EN SORTIR …?

Enfin, si vous avez résisté aux fabuleuses rencontres que vous aurez faites, aux verres que vous vous serez offerts (ou fait offrir) et à la contemplation de ces lieux enchantés, il vous faudra remonter l’escalier qui vous ramènera à la réalité, et passer de nouveau dignement (je vous rappelle qu’il est 6h du matin !) devant les gardiens qui en surveillent l’entrée.

Contrairement à deux épaves imbibées alors échouées sur le trottoir devant la porte, nous en sommes sorties vivantes, sauvées sans doute par le prix des conso qui impose une limite naturelle à toute carte bleue et non dorée ou noire…

En bref, on appréciera la participation du Silencio à l’effort de renouvellement des nuits parisiennes, mais déplorerons son côté trop sélect qui le met hors de portée d’honnêtes âmes peu argentées. A vous de juger, comme il se dit, et de partager votre avis si vous aussi, loin des mystères accomplis de Mulholland Drive, vous en sortez en vie.

Mais chuuuuut, je ne vous ai rien dit !

Venetian Street Heart – Sur les murs de la Sérénissime

30 Sep

Par Grégoire.

Ah, Venise ! Sa place St Marc, ses canaux, ses gondoliers bien peignés qui, sur fond d’accordéon, chantent « Don’t Cry For me Argentina » (la version originale de Julie Covington hein, pas celle de Madonna, nan mais oh !) pour les fines oreilles des touristes un peu jet lag en transit dans la lagune… Fermez les yeux, vous y êtes. Bah c’est du joli !

Nan, sans dec’, elle est où l’âme de la Sérénissime ? Ok, on est d’accord, Venise, ça claque : les églises pleines de trésors, les musées, l’ambiance, la bouffe, etc. Mais Venise n’est-elle que ça ? Un gigantesque musée sur l’eau ?

Tu pourrais tomber dans le piège et te dire qu’après tout, oui. Combien de fois en une journée peux-tu voir des touristes se faire des signes de mains quand deux vaporetti (Word me propose « vaporettos » mais c’est franchement laid) se croisent, bien qu’ils ne se connaissent pas ? Combien en vois-tu filmer TOUT ce qu’ils peuvent, jusqu’au mec qui décharge des boissons d’une barque ? T’as vraiment l’impression d’être dans une navette que l’on prend juste après avoir laissé la voiture au parking, comme dans un parc d’attractions.

Mais oublie ces mauvaises idées. Venise n’est pas ça. Venise ne peut pas être ça. Allez, mets tes baskets, fais tes lacets, prends une bouteille d’eau (indispensable), et pars en vadrouille, de nuit comme de jour. Et ouvre grand les yeux hein ? Parfait.

Et c’est sur les murs que tu fais une belle découverte : des pochoirs, des collages, des graffs assez frais. Au début, tu passes devant, et tu te sens cool parce que tu sais que ça, ça s’appelle du street art. Bien ouéj. Mais en s’arrêtant, en regardant, tu finis par te demander si elle n’est pas là, l’âme de Venise. Ou du moins une partie (Tintoret et Bellini assurant déjà au moins 50%).

On a de tout. Allons du plus léger au plus « revendicatif ». En arrivant sur le Campo San Polo par le Nord, tu te dis que le lapin vert fluo pourrait bien devenir ton nouveau pote funky ; en attendant le vaporetto, tu réalises que oui, une belle femme, ça fait des prouts ; vers San Samuele, tu vois des cœurs ; au détour d’un chemin, tu lis un beau jeu de mots inspiré d’un célèbre slogan politique américain.

Mais parfois, pour les collages, tu bascules dans l’étrange. Par exemple, tu trouves souvent des oiseaux aux très nombreux yeux, isolés ou assemblés de sorte à former ce que tu appellerais, pseudo-poétiquement, une fleur. Comme si Max Ernst avait été pizzaiolo en secret et que Lop-Lop l’avait suivi. Mince alors. Nan, sincèrement, ces collages sont prodigieux.

Certains artistes suivent une démarche plus politique, plus polémique. Ils cherchent à nous rappeler, non sans nostalgie, le fort passé communiste de la ville, notamment sous Massimo Cacciari jusqu’en 2010, à marquer leur opposition à la guerre en semant de petits obus en chute libre, ou à nous faire réagir contre la faim dans le monde. Ce qui est sûr, c’est que nombreux sont ceux qui veulent nous alerter sur le destin de Venise, et plus généralement de l’Italie de Berlusconi.  Le « Wake up Italy » et le « Venice for sale » n’ont pas besoin d’être commentés ; d’autres sont moins subtils, comme celui représentant le chef d’Etat disant « La vaseline, je l’ai », qui insiste sur ses penchants un peu olé olé, tout en nous montrant qu’avec lui, les Italiens l’ont bien dans le c**. Bah eh, si on peut plus s’exprimer !

Bon, t’as trouvé une partie de l’âme de Venise, t’es content, et t’as plus d’eau. Tu réfléchis, comme si ça t’allait bien, et paf, c’est le moment de ton envolée lyrique. Les églises, les palais, les musées ne sont pas en carton comme à Disneyland. Des gens vivent ici, noyés dans les effets ravageurs du tourisme, mais, farouches, les insulaires semblent résister aux requins. Comment ne peux-tu pas être tenté d’illustrer cette conclusion par le graff  de Jace en face du Pop In à Paris ?

Le Havre oblige, t’as vu.