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Classiques de genre

1 Oct

par Louise.

Vous arrive-t-il d’entendre parler de livres « que tout le monde devrait avoir lu, ne serait-ce que pour sa culture générale », dont vous connaissez très bien l’auteur et le résumé, mais que vous n’avez jamais ouverts ? Je ne remets pas votre culture générale en cause ; mais personnellement, cela m’arrive assez régulièrement. Disons-le, il est difficile de dévorer Roméo et Juliette dans l’attente de l’issue de leur amour. L’histoire, on la connaît. Et puis déclarer « je viens de terminer Les Misérables, vraiment sympa comme bouquin ! » ne vous donne pas forcément beaucoup de constance lors d’un dîner. Alors pourquoi lire ces ouvrages qualifiés de « classiques » ?

Parce qu’ils sont sur la liste des choses à faire dans sa vie. Bon, l’argument n’est pas décisif, mais c’en est un. Ensuite, il est impossible de connaître tous les détails d’un roman sans l’avoir lu. Ainsi, une fois immergé dans l’histoire, le lecteur peut lâcher prise et ne plus penser à ce qu’il sait déjà. La surprise est d’autant plus agréable.

Un classique se lit aussi et surtout pour la langue. L’avantage du manque de suspens (relatif comme nous l’avons vu) est qu’il est beaucoup plus facile de s’intéresser aux subtilités de langage et aux tournures syntaxiques utilisées par l’auteur. On s’attarde sur l’ambiance, la délicatesse du récit, les mots choisis, les différentes façons de présenter un fait.

Voici donc une mini sélection, tout à fait subjective. Trois univers différents, trois ouvrages que je considère comme des « classiques ».

Anna Karénine, Léon Tolstoi (1877)

Grande réflexion sur la conception de la relation amoureuse, Anne Karénine constitue un véritable tableau de la haute société russe au XIXe. Loin d’être ennuyeux ou fleur bleue, il tient le lecteur en haleine même quand il s’agit d’une course hippique (oui, on se croirait vraiment à cheval). Tolstoi amène le lecteur à se pencher sur ce qui l’entoure pour éduquer son jugement et arrive à nous surprendre par son intemporalité.

« Il appartenait à une catégorie d’individus que Lévine n’arrivait pas à comprendre ; tout en professant des opinions tranchées bien que peu personnelles, ces gens-là n’en mènent pas moins un genre de vie tout aussi tranché mais qui contraste singulièrement avec leur manière de voir. »

Lolita, Vladimir Nabokov (1955)

Lolita ou comment des faits répugnants deviendraient presque compréhensibles. La justesse des mots employés permet d’immerger parfaitement le lecteur, de transcrire l’ambiance paradoxalement puritaine et débridée des Etats-Unis dans les années 50, de suivre le cheminement des pensées tortueuses du fameux Humbert Humbert.

« Là, ma petite beauté s’est allongée sur le ventre, me révélant, révélant aux mille yeux grands ouverts de mon sang ocellé, ses omoplates légèrement relevées, et le ruban de velours le long de son échine incurvée. »

L’Insoutenable légèreté de l’être, Milan Kundera (1984)

L’insoutenable légèreté de l’être est, comme son titre ne l’indique pas, un roman rassemblant plusieurs histoires relativement simples. Fidèle au style de Kundera, accessible et parfois cru, ce livre traite de l’attachement et de la liberté dans un couple sur fond de problèmes politiques en URSS. Le vécu de l’auteur tchèque, clairement perceptible tout au long du récit, aide le lecteur à s’imprégner totalement de l’histoire.

« L’amour, c’était pour lui le désir de s’abandonner au bon vouloir et à la merci de l’autre. Celui qui se livre à l’autre comme le soldat se constitue prisonnier doit d’avance rejeter toutes ses armes. Et, se voyant sans défense, il ne peut s’empêcher de se demander quand tombera le coup. Je peux donc dire que l’amour était pour Franz l’attente continuelle du coup qui allait le frapper. »

Quels sont les vôtres ?

Vogue, version 2.0

4 Sep

par Aurore.

Je vous en ai déjà parlé, mais jeudi prochain, le 6 Septembre donc, c’est la Fashion Night Out. La rue François Ier, l’Avenue Montaigne et l’Avenue George V vont être redécorées aux couleurs des grandes enseignes qui règnes sur ce « triangle d’or » et bien sûr, aux couleurs de Vogue et des autres sponsors de l’évènement. Il s’agira donc de vivre le moment et de traverser la foule, des gens qui profitent du monde pour faire le buzz et de toutes les tenues folles que les gens sortent pour l’occasion. Mais surtout, si vous avez une invitation, vous pouvez rentrer dans chacune des boutiques et participer à chacune de leurs activités.

Alors, là vous vous demandez ? Mais comment avoir une invitation pour cet événement incroyable. C’est très simple, être abonné de Vogue, être une cliente des boutiques concernées (Chanel, Versace, Harry, Winston etc…), donc non ! et une dernière option : achetez l’édition parisienne de Vogue. C’est ce que j’ai fait, et cela m’a amené à faire un constat étonnant.

Yamamoto, maitre du noir.

Revenons un peu en arrière : le 31 Janvier 2011, Carine Roitfield, la rédactrice en chef emblématique du Vogue Paris, quitte le magazine. Aussitôt, elle est remplacée par son bras droit, Emmanuelle Alt. Pourtant rien ne semble changer au sein du magazine…

Nous revoilà donc ce matin du 2 Septembre 2012, je dois acheter Vogue pour récupérer une invitation pour la FNO (ça y est, tout fait sens, je ne vous ai pas retenu pour rien), et là, en le feuilletant, c’est le choc. Vogue a fait peau neuve !

Du noir, partout.

Première observation : ce numéro qui titre « Mode : la fureur du noir » surprend. En tournant les pages du magazine, on se rend compte que Vogue a cédé à la mode des numéros à thème. Après des magazines comme V magazine, Paulette ou encore Simone, ont été pionniers en la matière. Le numéro aquatique, le « X issue », le « travel issue » sont autant de leitmotiv que l’ont retrouve dans ces pages. Le principe est simple : un thème est choisi par la rédaction, et tous les articles (musique, culture, mode, buzz…) devront être orientés dans une même direction.

Noir total, du shopping aux publicités.

Les pages de ce « nouveau » Vogue sont donc teintés de noir, toutes les tenues et tous les accessoires présentés répondent à cette règle.

Vivienne Weswood

Stella McCartney, la couleur qui résiste !

Mais cela se prolonge jusque dans la typo et dans les pub : peu de pub brillent par leurs coloris fluo ! On retrouve les irréductibles : Mc Queen, Westwood, Stella McCartney…

Le noir, partie 2. Par Mert & Marcus.

Le noir, partie 3. Kate Moss par Mert & Marcus.

Mais en s’harmonisant avec l’ensemble que crée le magazine, le noir assoit la couleur, il s’impose sur les tenues et constitue une base stable, quasiment intangible. L’édito « Le Noir, partie I » convainc, « Le Noir, partie II3 y injecte des couleurs irréelles, comparable à une toile de Magritte, Kate Moss illumine « Le Noir, partie III  » alors que « Le Noir, partie IV » avec la magnifique Daria Werbowy nous donne enfin toute la puissance de cette non couleur. En effet, qui supporte mieux le noir et blanc que son visage androgyne ?

Le noir, partie 4. Daria Werbowy par Mert & Marcus.

Lors de la présentation de cette nouvelle maquette, Emmanuelle Alt avoue avoir voulu imposer un « nouveau style audacieux mais pas provocateur ». C’est le contenu éditorial qui est privilégié, avec l’arrivée notamment d’une nouvelle rubrique « humeur » par la blogueuse Garance Doré (qui raconte son étonnenement ici).

On note bien un élargissement des sujets traités par le magazine, qui semble s’orienter vers la Culture (oui avec un grand « C », comme nous !) à la manière de Numéro. Des articles de fond un peu plus nombreux, et néanmoins un travail nouveau dans les édito, les séries photo surprennent un peu plus : fini le sexy chic (chic, vraiment ?) de Roitfield, Alt prend ses marques et prend quelques risques. Enfin, Vogue peut redevenir vraiment précurseur !

Quant à la maquette est censée effectuer un certain retour aux sources, en renouant avec ce qu’était le magazine dans les années 1960-70.

Enfin, ce qui m’a beaucoup étonné, c’est l’uniformisation des pubs dans les pages du magazine. Dans la rubrique « bijoux », les pubs prennent place sur la page de droite, qui est la page qui a le plus d’impact sur le lecteur/consommateur. Les « édito » sont donc sur la page de gauche, pourtant peu de différences au sein de cette double page. Les annonceurs payent cher leur place dans les pages du Vogue et ils travaillent à brouiller les pistes.

Toutes les pubs ressemblent donc aux édito (séries photo) de ces magazines aux pages brillantes. Jusqu’à l’intégration d’un carnet, plus rigide, mais non détachable : de nouveau, les images en noir et blanc, sur lesquelles une belle typo est apposée. On retrouve donc tous les ingrédients d’une belle série de mode,  pourtant en haut, on peut lire « promotion Vogue ». Vous êtes donc bien au beau milieu d’une pub, simplement elle se déroule sur  6 pages recto-verso !

Ed Westwick & Terry Richardson pour Philippe Plein, Automne/Hiver 2012

Ewan McGregor pour Belstaff England, Automne/Hiver 2012

Je note aussi une nouvelle passion pour la saison prochaine : les hommes porteront des perfecto en croco. J’en veux pour preuve, Ewan et Ed ! Etrange, mais c’est pas moi qui fait la mode.

Pour finir, quelques chiffres : ce numéro de Septembre, toujours le plus important de l’année, fait 430 pages, le sommaire se trouve à la page 67, alors que l’édito d’Emmanuelle Alt n’est pas avant la page 122. Et les titres annoncés en couverture : Raf Simons, Isabelle Hupert et Gorgio Armani, n’apparaissent qu’à la page 352… Après les édito… Je vois bien l’idée de revaloriser les séries mode, mais j’aime la tradition que ce soit les dernières choses à lire, des belles images à regarder. Parce que reléguer les articles, censés être la caution de cette nouvelle ligne éditoriale, aux dernières pages du magazine, me parait être un choix un peu risqué…

De quoi méditer donc !

Photos : © Aurore Bayle-Loudet pour Le Point C

Source : lesblogmedias et le Twitter des Clés de la presse 

Et si Sacha Baron Cohen était un artiste ?

29 Juin

par Aurore. 

Sacha Baron Cohen c’est le mec déjanté qui a rendu incontournable le mankini : un maillot de bain une pièce, string en bas mais qui tient sur les épaules. C’est aussi le mec qui a remis à la mode le blond autrichien et la coupe longue (Justin Bieber tu n’as rien inventé). Cet été, il est de retour pour faire chanceler tout ce que l’on pensait établi : le bien, le mal, tout ça quoi ! Cette fois, il est The Dictator. Et comme son nom l’indique, c’est un dictateur (nooon ?) qui fonde donc son « gouvernement » sur la corruption, la peur, le meurtre et les excès en tous genres. Un personnage auquel on s’attache rapidement donc. Mais une fois arrivé aux USA, il se retrouve forcé à se cacher et va découvrir le vrai monde.

Mais je ne parle pas aujourd’hui de SBC pour juger la qualité de ses films ou encore la finesse de ses blagues (en lisant « finesse » et « blague » associés, vous devinez que je n’ai vu aucun de ses films). En observant l’affiche de son dernier film, et en notant le détail symptomatique du sourcil relevé, je me suis dit : et si SBC était un artiste ?

On a le droit de trouver les films de SBC pas très drôles, mais je pense qu’il faut reconnaître tout le travail qu’il y a derrière. Si certaines blagues peuvent paraître un peu lourdingues, c’est toujours sur fond d’un contexte bien étudié et bien reconstitué. Ce sont des situations politiques ou sociales bien réelles que SBC s’amuse à détourner en y injectant du cocasse. Mais au-delà de ce travail d’observation et de veille de l’actualité, SBC mène un travail d’appropriation du personnage qui lui permet de surprendre en se réinventant chaque fois une nouvelle identité. Soyons honnête, cela lui permet aussi de mener une campagne de communication invasive et implacable.

Brüno débarque en pleine fashion week

Dans chacun de ses films, SBC choisit un milieu qu’il décide d’observer au microscope, le comprendre pour mieux l’attaquer. SBC devient comme un poisson dans l’eau dans son nouvel élément ! En effet, dans Borat comme dans Bruno, SBC s’infiltre dans des situations bien réelles, peuplés de gens qui sont là pour une raison précise, mais pas du tout celle de tourner un film. SBC connu pour son talent d’assimilation et de transformation devient donc sans aucune difficulté son personnage et provoque lui-même les scènes dont il a besoin pour son œuvre (à entendre : son film). Ce procédé, qui à mon sens, s’apparente au phénomène de la performance, choque, dérange voire même blesse[1] . Bienvenue dans le fabuleux monde de l’art contemporain, heu non du showbiz pardon!

Brüno fait le buzz

Pour Brüno, SBC a fait sensation au cours des fashions weeks de Milan et Londres, où il a intégré les backstages en se faisant passer pour Brüno, un mannequin gay autrichien, avide de célébrité. Ces scènes tournées à l’arrache littéralement[2] sont pourtant bien les seules scènes où on parle vraiment de mode. Parce qu’après tout le sujet de ses films, enrobés dans une belle promo, des costumes bien documentés et des situations, disons, surprenantes, c’est bel et bien, du SBC, himself. Architecte et auteur de sa propre gloire, qu’il tente de dissimuler en faisant croire qu’il se cache derrière ses personnages. Ses créations. Pour consolider son travail, SBC prend soin de diffuser des images sur le net : lui avec un enfant adopté, séances de photo kitschissimes… SBC devient Brüno, et la terre entière se demande ce qui se passe ? Bingo !

Pour The Dictator, SBC n’a pas eu l’audace de se faire passer pour un dictateur dans les grands sommets internationaux, mais comme à son habitude, il a mené toute sa campagne de promotion en tant que Aladeen, chef de la République du Wadiya. Il a réussi à squatter les oscars (en faisant buzzer grâce aux cendres supposées de Kim Jong-Il renversées sur un animateur tv) et à torturer Martin Scorsese. A Cannes, SBC se transforme, Palais sur la croisette, arrivée à dos de dromadaire, et assassinat filmé, il parvient à faire passer un message (allez voir mon film) tout en usant subtilement des médias Pourtant, SBC parvient à déranger, vraiment, et The Dictator est interdit dans quelques pays, bien connus pour leur politique d’ouverture et de tolérance, tels que Tadjikistan, au Turkménistan et en Biélorussie. Derrière l’humour, la critique fuse, SBC fait débat.

Faux meurtre et paparazzade bien réelle (cliquez pour agrandir)

SBC est alors aussi bien un acteur, qu’un fin communicant. Sa parade sur la 5th Avenue a nécessité le blocage de nombreuses avenues, et la venue de dromadaires et animaux en tous genres. On est loin du happening improvisé et contesté (source : Allociné[3]). Et son arrivée à dos de dromadaires sur la Croisette a simplement servi à faire parler de son film. Il faut bien donc distinguer cette communication, une fois que le film est fini, et ses manœuvres d’incruste et de tournage sous couvert, pendant la phase de réalisation de l’opus et d’élaboration du personnage.

Ainsi, Sacha Baron Cohen se situe à mi-chemin entre la performance en tant que happening, mais aussi de la « situation construite » et du « body art ». En empruntant l’espace et le temps réels, SBC y introduit des mécanismes d’ordinaire réservés au théâtre : costumes, comportements excessifs, situations loufoques… La trace de ses performances résident bien sûr dans ses films, qui en deviennent le condensé et l’aboutissement final !

Alors, en mettant en place des stratégies chocs pour critiquer, SBC se met en scène et se cache derrière ses personnages pour mieux attaquer ses cibles. Mais en poussant le jeu de l’identité à l’extrême, en explorant la blague potache sur fond d’une toile sociopolitique bien étudiée, ne critique-t-il pas au passage la comédie et le show-biz ? Manifestement, il y a un peu de ça, affaire à suivre…

Monumenta 2012 : les excentricités de Mr Buren

11 Juin

Monumenta 2012, Daniel Buren : Excentrique(s), travail in situ, du 10 mai au 21 juin,             Grand Palais

par Grégoire.

J’ai un peu de mal avec l’art contemporain. Autant vous le dire. D’autant plus que je ne sais pas trop à quoi ça correspond. J’entends parler d’art actuel, d’art vivant, et du coup je suis perdu. Mais il y a des événements qui ne se manquent pas, comme la Monumenta. Cette année, dans la nef du Grand Palais, Daniel Buren développe son œuvre appelée « Excentrique(s), travail in situ« .

Daniel Buren, 74 ans, artiste contemporain. Et c’est là que ça coince dans mon esprit : contemporain depuis plus de 25 ans ? Depuis ses Deux Plateaux ? Un artiste vivant fait-il toujours de l’art contemporain ? On me dit que l’art est contemporain depuis les années 1960 ou depuis la fin de la 2nde Guerre Mondiale, alors que je pensais qu’il était contemporain seulement aujourd’hui. Problème de vocabulaire ? Manque de mots ? J’en arrive à me demander si dans 50 ans nous appellerons contemporain l’art de la période 1960-2010. Incohérence ? Manque de recul ? Autant de questions sémantiques qui ne manquent pas d’agiter mon esprit peut-être une peu classique. Je ne prétends pas apporter de réponse : justement, j’aimerais qu’on m’éclaire sur ce point.

Laissons ces réflexions de côté, nous y reviendrons après. Pour l’instant, il faut bien que je vous parle de ce qu’abrite le Grand Palais, et de ce que j’ai pu y ressentir. L’année passée, Anish Kapoor (58 ans) présentait son Leviathan, énorme structure qui était à deux doigts de faire exploser la grande verrière. Une œuvre intéressante, immersive, et vraiment en accord avec le nom de la manifestation, la Monumenta. Rappel de vaccin pour ceux qui auraient besoin d’une petite mise à jour.

Photo Didier Plowy – Tous droits réservés Monumenta 2011, ministère de la Culture et de la Communication

Je laisse de côté tous les concepts sous-jacents – à tort certainement –, mais je pars du principe que le visiteur « normal » ne les connait pas et ne prendra pas le temps de les connaitre. Une autre question me chatouille : l’art contemporain, une affaire d’experts ? Je vous en supplie, éclairez-moi. Mais passons : vous l’aurez compris, j’ai adoré Kapoor l’année dernière. Une belle prise de possession de l’espace et des possibilités qu’il offre. Comme pour une autre de ses œuvres, présentée à Venise lors de la Biennale 2011, dans l’église San Giorgio Maggiore, intitulée Ascension. 

Quand j’ai su que Buren avait été choisi, j’ai tout de suite ressenti des émotions contradictoires : de la déception, mais aussi de la curiosité. De la déception : pas parce que je connais le monde de l’art contemporain, mais tout simplement parce qu’il s’agit d’un artiste français. Ne m’affublez pas d’un antipatriotisme amèrement inapproprié, je pense simplement que ce genre de manifestations est aussi l’occasion de présenter des œuvres étrangères. De la curiosité : l’affiche colorée, et la renommée (méritée, entendons-nous bien, je ne me permettrais pas de faire de Mr Buren une figure terne du monde de l’art) du créateur ne peuvent que susciter ce genre de réaction. C’est donc par un samedi après-midi ensoleillé que je suis allé me promener dans l’œuvre de Buren – car c’est bien de ça dont il s’agit pour la Monumenta : l’œuvre vit et prend son sens grâce aux déplacements des visiteurs. L’entourer de barrières serait aussi absurde qu’ impossible et inutile.

Buren a disposé, sur presque toute la surface de la nef, des piliers de section carrée sur lesquels reposent des disques de plexiglas coloré, à un peu plus de 2m du sol. Au centre de l’espace, quelques miroirs sont agencés à même le sol. Qu’en pensé-je ? L’artiste joue sur les formes et les couleurs, et ça me plaît. Se balader dans cette forêt multicolore est un réel plaisir, tout comme pouvoir toucher les piliers. En somme, la fusion opère, et l’on assiste à une réelle distorsion de l’espace : nos yeux voient à travers des filtres sans cesse différents, et le lieu est en constante mutation. Une ambiance sonore assez étrange est diffusée en continu. L’œuvre de Buren met finalement les sens en éveil : la vue (nous sommes tous d’accord), l’ouïe (idem), le toucher (pour les piliers), le goût et l’odorat (une cafétéria a été aménagée).

La vue la plus intéressante, mais aussi la plus dommageable pour l’œuvre du Français est bien celle que l’on a du haut du grand escalier à deux volées qui offre un panorama sur l’ensemble. La plus intéressante, car les reflets et les accroches de lumière sur les plaques rondes de plexiglas créent une ambiance que je qualifierai d’aquatique. J’avais l’impression de regarder une surface d’eau stagnante envahie par des nénuphars ou d’autres plantes d’eau. Après, à chacun son délire, à chacun ses yeux : c’est bien ça qui est le plus important dans une telle installation. La plus dommageable, car à l’inverse de Kapoor, Buren occupe peu l’espace dans sa hauteur. Certains pourront dire que justement, l’espace est occupé par la lumière et ses variations. Je leur répondrai qu’une telle réflexion est inutile, car l’espace est lumière : nous ne percevons un espace comme tel que parce que des rayons lumineux le sculptent. J’aurais aimé que la forêt se développe un peu en hauteur, quitte à perdre cet effet aquatique. Au moins au centre de l’espace : certes, les miroirs posés sur le sol permettent, une fois que l’on se place dessus, de combler le grand vide vertical. Petit conseil pour vous mesdames (au risque de passer pour un pervers) : si vous y allez en jupe ou en robe, faites attention.

Une expérience vraiment intéressante donc, que je vous conseille vivement ! Revenons aux réflexions pseudo-existentielles que je vous ai présentées au début de ce papier. Vous avez le droit de les trouver ennuyeuses, inutiles, pseudo-intellectuelles voire intellectualistes, mais, comme je ne connais rien à l’art contemporain et à ses enjeux, je pense qu’elles ont pu effleurer l’esprit de nombreux visiteurs. Le problème était le suivant : suffit-il d’être vivant pour faire de l’art contemporain ? Pour faire de l’art que l’on appelle contemporain depuis plus de 50 ans ? Il semble que non, et les exemples ne manquent pas, pour toutes les époques : prenez par exemple le Pérugin, maître du grand Raphaël. Vers la fin de sa vie, il obtint de moins en moins de commandes, car il n’arriva pas à assimiler et à comprendre les innovations de son élève ou de Léonard. Triste histoire, non ?

La question est de savoir si Daniel Buren s’insère dans les préoccupations artistiques actuelles. Je ne peux répondre à cette question. A l’inverse, on pourrait aussi se demander si, comme l’art est dit contemporain depuis plusieurs décennies, Mr Buren n’est pas le représentant d’une époque révolue, honoré au Grand Palais comme on pourrait exposer une œuvre d’un maître ancien récemment redécouverte sur le marché : un nouveau panneau de Giotto, un portrait de Rembrandt tombé dans l’oubli, un Malevitch inédit. Daniel Buren, un artiste contemporain devenu classique, un artiste classicisé par les institutions ?

S’il vous plaît, vous qui peut-être lisez ces quelques lignes, éclairez-moi. Je pose ces questions en toute humilité, dans le seul but de réfléchir avec vous. Il semble nécessaire de faire un point sur le vocabulaire à employer : art contemporain, actuel, ou vivant, autant de termes qui sont loin de faciliter la tâche d’un public qui oscille entre incompréhension totale et snobisme dégoulinant. Amis lecteurs, j’attends vos commentaires, et je vous salue bien bas. 

De l’utilisation du mythe de Sisyphe en politique

2 Mai

par Antoine.

Vous l’avez peut-être remarqué comme moi : cette campagne pour les présidentielles, dont nous vivons les derniers instants, a fait appel à plusieurs reprises au mythe de Sisyphe. Ce sont en effet deux hommes politiques, de bords pourtant différents, qui se sont réclamés de cette figure. 

Il s’agissait tout d’abord de Dominique de Villepin qui, dans le journal Le Monde du 1er mars 2012, se faisait photographier dans une position maintenant célèbre, de dos, les mains appuyées contre une cheminée dont la pierre blanche était sensée symboliser le rocher mythologique. 

Photo: Olivier Laban-Mattei/Neus pour Le Monde

C’est ensuite François Hollande qui, au Salon du Livre le 18 mars 2012, a fait référence à son tour à cette légende[1], pour s’identifier lui aussi au personnage de Sisyphe.

Comment expliquer cet attachement transpartisan au mythe de Sisyphe, censé symboliser voire incarner l’action politique ? 

Revenons d’abord sur le mythe lui-même : Homère, dans son Iliade, fait de Sisyphe le fils d’Eole, dieu du vent, et semble indiquer qu’il serait le vrai père d’Ulysse. Roi de Corinthe, homme riche et puissant, Sisyphe est une incarnation de l’hubris, la démesure, considérée comme l’attitude la plus blâmable dans la pensée grecque car elle revient à défier le destin : après avoir vécu dans l’excès, Sisyphe refuse ainsi la mort et cherche à la tromper en demandant à sa femme de ne pas lui donner de sépulture. Ceci lui permet de revenir parmi les vivants et d’échapper aux Enfers. Zeus est cependant alerté de la supercherie et, en guise de punition, précipite Sisyphe aux Enfers et le condamne à pousser éternellement un rocher jusqu’en haut d’une colline, le rocher dévalant sans cesse vers le bas des plaines du Tartare une fois le but atteint.

Sisyphe par Titien, 237 x 216 cm, 1548 – 1549, musée du Prado, Madrid

A priori, donc, rien de très folichon ni d’enviable dans le sort du malheureux Sisyphe, et on voit mal ce qui pourrait pousser à revendiquer une analogie entre cette parabole et l’idéal de l’engagement politique.

Cette revendication du mythe de Sisyphe découle cependant de la conception moderne que nous nous en faisons, et que nous devons largement à Albert Camus. Celui-ci, dans son essai justement intitulé Le Mythe de Sisyphe (1942), écrit en effet : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux ».

Pour comprendre le sens de cette phrase, il faut la replacer dans son contexte. Car quel est l’objet central du propos de Camus ? Le Mythe de Sisyphe est une exploration de l’absurdité de l’existence, ce qui mène l’auteur à déclarer que le problème philosophique le plus important que nous ayons à résoudre est celui du suicide : en effet, si nous nous extrayons quelques instants de la monotonie du quotidien, nous découvrons, selon Camus, que l’existence humaine n’a, de façon générale, aucun sens. Il serait alors facile de résoudre cette constatation du caractère absurde de l’existence par le suicide.

Selon Camus, cette solution représenterait cependant un abandon, une capitulation. La grandeur de l’homme réside ainsi plutôt dans sa révolte contre ce destin absurde. Il y a alors lieu de trouver le bonheur, même dans une existence absurde, car celui-ci réside davantage dans l’activité elle-même que dans le résultat de celle-ci. L’homme peut être heureux de l’effort qu’il accomplit car celui-ci témoigne de sa résolution à ne pas se rendre. Ainsi que l’écrit Camus : « Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose ».

En définitive, outre la volonté de grandir le débat politique en lui donnant une dimension mythologique et une coloration culturelle, l’analogie réalisée entre le mythe de Sisyphe et la campagne présidentielle vise à glorifier l’engagement politique : celui-ci serait l’occasion d’éprouver la ténacité d’un homme, de tester sa volonté à ne pas se résoudre à l’absurdité de l’existence. L’importance d’une élection ne résiderait ainsi pas tant dans son résultat que dans cette révolte qu’elle met en scène.