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Wim Delvoye, la Belgique au Louvre

8 Sep

Wim Delvoye « Au Louvre », du 31 mai au 17 septembre, musée du Louvre, Paris.

par Grégoire.

La Belgique, ce ne sont pas que les frites, les fricadelles, la guerre entre les Flamands et les Wallons, Dikkenek ou je ne sais quoi encore. C’est aussi, entre autres, Wim Delvoye, artiste contemporain invité par le Louvre pour présenter certaines de ses dernières créations. L’expo se termine bientôt, et je compte bien vous donner envie d’y aller, si bien sûr vous ne l’avez pas visitée. A vos marques ! Prêts ? Feu ! Partez ! 

Wim Delvoye, Nautilus © Wim Delvoye ADAGP, 2012

L’exposition se développe au sein des collections permanentes, dans les appartements Napoléon III, les salles gothiques du département des Objets d’art, mais aussi dans les Tuileries. Tous ces espaces sont accessibles gratuitement pour les moins de 26 ans : raison suffisante pour y aller. Faisons un petit point sur l’artiste. Né en 1965, Wim Delvoye vit et travaille à Gand (donc il peut tout le temps aller voir le Polyptyque de l’Agneau Mystique de Van Eyck, le veinard). Il s’est fait connaître pour avoir conçu Cloaca, sa « machine à caca » (parfaitement). L’installation, à l’apparence d’un laboratoire scientifique, reproduit le processus de digestion, de l’aliment à l’excrément. Passons.

Après la collection Guggenheim à Venise en 2009, le musée Rodin à Paris en 2010 et le Palais des Beaux-Arts de Bruxelles en 2011, c’est donc au tour du Louvre d’accueillir cet artiste atypique qui a révolutionné l’art contemporain (avec d’autres compatriotes comme Jan Fabre). Dès que vous arrivez sous la pyramide, vous restez bouche-bée devant Suppo, une gigantesque flèche de métal de 11 m de haut. Pas de photo pour cette oeuvre, je vous laisse le plaisir de la découvrir sur place.

afp.com/Fred Dufour

Une bonne quinzaine de créations sont dispersées dans quelques salles. Le contraste avec le luxe dégoulinant des appartements Napoléon III est intéressant, et étrangement les oeuvres se fondent très bien dans le décor. Chaque fois que l’on entre dans une nouvelle pièce, on les cherche du regard, et dès qu’on les a trouvées, on est tout content (oui oui). Les deux mondes s’entrent pas en conflit : au contraire, ils cohabitent intelligemment. Delvoye expose ses fameux cochons en « tapidermie » qui ont provoqué l’ire de la Fondation Brigitte Bardot en 2010. L’artiste avait tatoué des cochons, ce qui n’avait pas manqué d’entraîner des débats sur les limites de l’art contemporain. Ici, aucun cochon vivant qui se roulerait dans la boue sur un tapis Second Empire, juste du polyester. Calmos, Brigitte

Wim Delvoye, Kashan & Mughal Jail, 2010 Tapis de soie indienne sur un moule en polyester (tapisdermie) © Wim Delvoye ADAGP, 2012

Le Belge est aussi fasciné par l’architecture gothique. Ses sculptures en métal ciselé en imposent sévèrement, tout comme ses grands vitraux. Il plie tout à ses désirs, comme par exemple pour son Truck devant lequel se pressent de nombreux visiteurs… Il aime aussi faire vriller (désolé, je ne vois pas comment mieux l’exprimer) des sculptures d’étain, poussant le baroque à son paroxysme décoratif. Les pièces se répondent les unes les autres, et encore une fois (oui, je radote) s’intègrent vraiment très bien à l’ambiance riche et étouffante d’un décor Second Empire. Il déforme les créations et leur(s) signification(s).

Wim Delvoye, Twisted Dump Truck, 2011 (modèle à l’échelle 1/6) Acier inoxydable découpé au laser © Wim Delvoye ADAGP, 2012

 

Wim Delvoye, Daphnis & Chloë, 2011 Bronze poli argenté © Wim Delvoye ADAGP, 2012

Pour résumer, vous aurez compris qu’il faut aller au Louvre pour voir les oeuvres de Wim Delvoye. C’est gratuit (pour les jeunes, hein), c’est intéressant, et ça peut être amusant. Après Tony Cragg et ses imposantes sculptures, le Belge joue sur des dimensions plus réduites certes, mais aussi sur le détournement pleinement ironique de formes canoniques et auxquelles il est parfois difficile de toucher (comme un Crucifix). Les amoureux de l’art contemporain seront comblés, les fans d’arts décoratifs aussi, et les curieux y trouveront leur plaisir. Si après tout cela vous n’y allez pas, je veux bien me faire tatouer un tapis sur le corps. Vous avez bien lu, oui.

afp.com/Fred Dufour

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Paris – Mexico, aller simple

15 Juin

Resisting the present, Mexico, 2000/2012,

Au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, jusqu’au 8 juillet 2012

par Louise.

Aujourd’hui, on parle art contemporain mexicain. Non, ne partez pas ! Ici pas d’œuvres mystérieuses constituées d’un mur blanc immaculé (je n’ai rien contre ça, mais il faut avouer que la finalité m’échappe souvent), mais du concret, de l’accessible, du savoir-faire, de l’émouvant.

Dans un pays rongé par la corruption, le trafic de drogue et l’émigration, 24 jeunes artistes se questionnent sur leur identité. Ne basculons pas dans le pathos : le Mexique, c’est aussi un passé extrêmement riche, une culture populaire très présente, des couleurs saturées, les mariachis et les nachos. Une culture diverse, donc.

Comment se construire dans un univers aussi épars ? C’est justement ce sur quoi se sont penchés les artistes qui participent à l’exposition, parfois au travers d’œuvres inédites. Le but n’est pas de faire du misérabilisme, mais véritablement de faire prendre conscience de la situation au Mexique, tout en mettant en avant les aspects indéniablement positifs de ce pays ; certains s’essaient même à proposer des solutions aux problèmes de société. Un véritable engagement social et politique.

© Marcela Armas – Machinarius – 2008

L’histoire du Mexique, faite de révolutions successives, inspire largement les artistes locaux nés après 1975. Son importance est telle que le collectif Tercerunquinto (fondé en 1993 à Monterrey) s’entiche à restaurer les grands murales du début de siècle (mais si, les grandes peintures murales dont le mari de Frida Kahlo, Diego Rivera, est un précurseur). Les références culturelles et historiques sont nombreuses dans l’exposition, malheureusement pas toujours bien précisées.

La place de l’étranger dans la culture mexicaine est également une préoccupation majeure des intellectuels : après la domination européenne, le pays vit une relation passionnelle et déchirante avec les Etats-Unis. Tristement surnommée « le couloir de la mort », la frontière entre les USA et le Mexique a provoqué plus de 5000 morts en 15 ans. Comment la traversée d’un simple fleuve engendre-t-elle tant d’espoirs et de désillusions ? La très émouvante installation de M. Armas faite de roues dentées, de chaînes et de pétrole brut nous amène à nous questionner sur les rouages d’une relation interétatique ambigüe. Une dualité qui trouve son paroxysme dans la société mexicaine, avec des jeunes filles qui se construisent un physique de WASP à coups de bistouris.

© Bayrol Jimenez – Maldito – 2012

Le dessin de B. Jiménez, Maldito, fait une bonne synthèse du mal-être ambiant au travers d’un dessin pop, décalé et plein d’humour : l’aigle décharné du drapeau mexicain tient dans ses serres un rameau de chanvre et une mitraillette, l’œil divin apparaît dans une feuille de cannabis… un monde hybride qui ne manque pas de dérision, voire d’attraits.

Au-delà des problèmes intrinsèques au Mexique, certaines œuvres suscitent en nous des interrogations universelles. Par exemple, la perte de sensibilité due à la surmédiatisation de faits réels : qui n’a jamais continué à mâchonner tranquillement ses céréales à l’annonce de la mort de centaines de personnes dans un tremblement de terre ? L’exposition fait la part belle aux vidéastes, ce qui est parfois regrettable : six ou sept vidéos d’une vingtaine de minutes, c’est long. Surtout quand un homme arrose un cimetière.

© Diego Berruecos – La solucion somos todos – 2011

Après tout ce remue-méninge, je conclurai sur l’un des superbes tweets (oui, c’est rentré dans le dictionnaire) projetés dans l’exposition : 

« Si tout est illusion, choisissons les plus belles. » (Alejandro Jodorowsky) 

Si vous avez envie d’approfondir la question, je vous conseille la lecture de « Nuestra señora Pepsicoatl » de Carlos Fuentes disponible ici et le documentaire de feu Christian Poveda sur les narcotrafiquants, La Vida Loca.

On a aimé :

–       L’engagement des artistes

–       La diversité des œuvres

–       Les salles peu fréquentées

On a moins aimé :

–       Les vidéos, trop nombreuses

–       Les fiches d’information, trop axées sur la biographie de l’auteur et non sur l’œuvre 

http://www.mam.paris.fr/fr/node/612

Drame de mode

27 Avr

Comme des Garçons, White Drama, au Docks en Seine, jusqu’au 7 Octobre 2012,

par Aurore.

En vous rendant à l’exposition Balenciaga, collection de modes, aux Docks en Seine, vous pourrez aussi découvrir une seconde présentation, et pas des moindres. La collection Printemps/Eté 2012 de Comme des Garçons a été exceptionnellement réunie afin d’être présentée au public. Vous, donc. Et ça vaut le détour !

 

Rei Kawakubo c’est une créatrice japonaise. Elle arrive en France dans les années 1980, elle crée la marque Comme des Garçons et se lance dans un décryptage de haut de vol de la mode occidentale. Ce n’est pas une mince affaire : elle porte alors un regard totalement neuf sur la mode que l’on connaît. On assiste à une rencontre inattendue entre la tradition japonaise et la rigueur de la mode occidentale. Sa première collection qui marque les esprits date de 1996 et elle pose beaucoup de questions. Pour le Printemps/Eté 1997, elle choisit de déformer le corps, le nier, le redessiner, le réinventer. Cela peut vous paraître choquant, mais pourtant c’est ainsi que le corps a été traité dans la mode occidentale depuis 300 ans : corps à baleines, corsets, crinoline et j’en passe. Et non, le corps à la mode n’est pas notre corps, c’est une recréation complexe, et si nous avions fait abstraction de toutes ces absurdités, Rei Kawakubo nous remet les yeux en face des trous.

Printemps/Ete 1997 - Comme des Garçons

Mais, en ce moment aux Docks, on y voit quoi ? Une présentation exceptionnelle rendue possible par la ténacité d’Olivier Saillard, actuel directeur du Musée de la Mode. Exceptionnelle car c’est la première fois qu’une collection de mode datée d’un an est récupérée pour être exposée dans un musée. C’est la collection Printemps/Eté 2012, présentée le samedi 1er Octobre 2011 à Paris. Son nom, « White drama », évoque son sujet : le cycle de la vie. A travers une vingtaine de silhouettes immaculées, Rei Kawakubo a voulu explorer la naissance, le mariage et la mort. Une présentation d’une subtilité étonnante et d’une sensibilité intacte.

Première bulle © Le point C

Pour l’aborder, deux options : vous laisser porter avec le peu d’informations que Rei Kawakubo divulgue (entendez : aucune) et ressentir toute la poésie que dégagent ces tenues, ou bien chercher la petite bête, comprendre chaque forme et chaque influence. Moi, je vais m’aventurer dans cette interprétation, tout en sachant qu’elle m’est personnelle : Rei Kawakubo a misé sur un défilé extrêmement sobre, du blanc, pas de musique. Juste de quoi faire passer le frisson parmi les « happy few » qui assistaient au show. Pourtant, si les silhouettes et les textures reproduisent bien les moments symboliques d’une vie qui sont représentés, ils sont aussi soutenus par une armée de références tant dans la mode occidentale que dans la mode orientale. Je vous donnerai donc quelques pistes : alors pour vivre la ‘full experience’, on imprime l’article et demain on fait la visite avec son petit commentaire perso en main. En bonus pour nos amis les hommes, les vrais : emmenez une fille et impressionnez-la avec toutes vos connaissances !

La première bulle (oui bulle, nous y reviendrons), semblerait être le mariage (je vous rappelle que vous vous balladez dans mon cerveau actuellement et pas celui de Mme Kawakubo !), les robes amples soutenues par des crinolines (oui ce sont ces cerceaux blancs qui soutiennent les jupes), les plis plats et surtout des manches nouées : on se dit « belle image de l’engagement romantique et éternel qu’est le mariage », et si c’était plus subtil que cela… Le nœud rappelle aussi le nœud qui tient la ceinture ‘obi’ du kimono japonais.

Deuxième bulle © Le point C

Dès la seconde bulle, les coupes restent extrêmement sobres, mais des fleurs s’aventurent sur les épaules, les manches… bizarre, quelque chose semblerait être en train de nous submerger : le temps, la nature, je ne pourrais dire… Mais encore plus bizarre, observez bien ces pièces, il y a des emmanchures, mais pas de manches ! La dentelle de Leavers se répand sur un satin crème, plus occidental que ça, tu meurs. Enfin, les manches (car il y en a) rappellent étrangement des revers de pantalon.

Vue d'ensemble - première bulle au fond et troisième bulle sur la droite © Le point C

Troisième bulle, les femmes sont en cage : c’est la folie des crinolines, mais Rei Kawakubo en joue : elle les monte aux épaules, elle les rend molles, les rend épaisses. Elle utilise même les « queues d’écrevisse », ce sont les postiches que les femmes mettent sous leur jupe dans les années 1870 pour créer une silhouette nouvelle. Ah, les modes !

© Le point C

Ensuite, ça se complique toujours : encore de la dentelle, mais en plus des revers, des boutons. On s’éloigne de l’épure à l’orientale. Les manches touchent toujours le sol, et des tags tranchent au milieu de ce blanc : Rei collabore avec un artiste italo-japonais, Oyama Ricardo Isumi.

© Le point C

Enfin, l’avant dernière bulle dérange, le corps disparaît, le visage est caché par des grandes capuches. Oui, oui, pointues. Les références se brouillent. Les formes restent simples, longues, contraignantes, les fleurs marquent les épaules. Toute cette belle histoire se termine dans des silhouettes à l’allure de sarcophages : la nature a pris le dessus, un tapis de fleurs recouvre le visage et bloque les bras. De retour dans un cocon, c’est la fin du voyage.

Dernière bulle © Le point C

Au final, j’admets, je suis rentrée dans l’exposition un peu réticente. L’art contemporain pour moi, ne vaut le coup d’être vu que s’il est compris, et je crois que je passe (très) souvent à côté. Rei Kawakubo, et la mode qui s’apparente à des performances d’art contemporain de façon générale, me touche parce que j’arrive à la décrypter, ou du moins à me laisser dépasser par ce que je vois. Les vêtements, ça me parle, c’est comme ça. Il y en a bien un qui parlait aux chevaux, moi je discute avec des chiffons. BREF. Tout ça pour dire que j’ai été très agréablement surprise par l’exposition. Les objets sont inattendus pour plein de raisons; Dont en premier parce qu’ils étaient encore une présentation de mode il y a six mois de cela. Alors, je dois vous prévenir : seules trois pièces étaient en vente sur cette collection. Aujourd’hui les défilés de mode, c’est de la pub, du spectacle, pas un catalogue de VPC. Je vous conseille donc d’aller voir l’exposition, de toutes façons, le billet est couplé avec Balenciaga et vous allez forcément y aller, donc aventurez-vous dans ce « drame blanc ».

On a aimé :

–       l’audace du musée de la Mode de présenter de la mode si contemporaine

–       l’intelligence de cette collection dans sa conception et ses nombreuses références

–       déambuler entre ces grosses bulles et se laisser porter par ces fantômes blancs

 

On a moins aimé :

–       les grosses bulles, parlons-en : elles empêchent (astucieusement) la poussière de se déposer sur les robes, mais elles bloquent un peu le spectacle

Hussein habille ces dames…

12 Nov

Hussein Chalayan, récits de mode, jusqu’au 11 Décembre 2011, Musée des arts décoratifs.

par Aurore.

Commençons par ce qui est évident : qui est-il ? Hussein Chalayan est un créateur de mode. Il a effectivement un nom compliqué, mais préparez-vous, son travail l’est encore plus. Je ne veux pas vous décourager dès les premières lignes, mais plutôt vous faire saisir toute la force de son œuvre, oui je parle bien d’œuvre. Ma première phrase pourra alors être remise en question. A suivre…

Maintenant que je vous ai effrayés, parlons de choses indiscutables et claires : Hussein Chalayan est une chypriote né en 1970. Il sort du prestigieux Central St. Martins College à Londres tout comme ses talentueux contemporains (Alexander McQueen, John Galliano, Stella McCartney, Phoebe Philo, ok je vous perds je m’arrête là !). Revenons-en au plus intéressant : depuis sa collection de fin d’études (Buried Dress) et jusqu’à aujourd’hui, Hussein Chalayan a questionné notre monde, il a réemployé les codes, les problématiques et les enjeux de son propre environnement afin de créer des pièces qui, au-delà de la mode, sont de véritables œuvres d’art. Retour sur un talent hors du commun.

Depuis le 5 Juillet dernier, le Musée de la Mode et du Textile, accueilli au sein du Musée des Arts Décoratifs, se penche sur le cas Chalayan. A travers quelques collections, le musée nous montre l’ampleur de ses réflexions et leur mise en forme. Nous voilà rue de Rivoli. On rentre, on dit « bonjour », on paye sa place (ou pas), on dit « merci », on redit « bonjour » et « merci » au monsieur qui vérifie notre ticket, et on monte au premier étage. Là on tire les lourdes portes de verre du musée, et voilà on y est.

Before Minus Now - Printemps/Eté 2000 © Design Museum

« Récits de mode », le titre me paraît déjà un peu ambiguë : on nous apprend que l’on va profiter d’une exposition sur la mode, rien de plus. « Récits » au pluriel, on aurait donc plusieurs histoires. Au bilan, je trouve le titre trompeur : Chalayan me semble avoir toujours créé avec une telle cohérence qu’on ne peut pas parler d’une duplicité dans son travail. Et « récits » me semble malgré tout un peu réducteur, Hussein Chalayan questionnant plus qu’il ne raconte.

En entrant dans la première salle, on s’arme d’une précieuse « aide à la visite » : plus pratique que les inscriptions collées sur les murs, ce petit guide est clair et complet. Un peu trop peut être ? Hélas, je me suis totalement perdue dans la scénographie. Normalement, les textes au mur créent des sections claires appuyées par des couleurs, ou par une signalétique évidente. Là non ! Simplement le nom des collections en néon : à nous donc de suivre dans notre guide l’ordre des vitrines, qui à mon sens ne s’enchainent pas de la même manière que le parcours. Alors soit je marche de droite à gauche sans logique et je suis un cas à part, sois il y a une couille dans le paté !

Cette exposition ne se présente pas comme une exposition de mode classique, mais reflète bien la dimension artistique du travail de Chalayan. On retrouve quelques croquis et bien sûr des vêtements, mais rien de comparable à une exposition plus traditionnelle telle que Vionnet ou Grès. Vidéos, installations en 3D, bandes son : tous ces éléments se complètent afin de retranscrire toutes les recherches et les questionnements de l’artiste.

Between - Printemps/été 1998

Mais au fait, quels sont ces questionnements ?

Hussein Chalayan a toujours produit un travail en accord avec ses origines. Né à Chypre, il utilise son background multiculturel pour questionner les notions d’identité, de déracinement, de croyances, de frontières et de liberté. Ce sont des constantes dans son travail.

Par exemple pour sa collection Between, du Printemps /Eté 1998, présentée dans une galerie (anodin ? je ne pense pas !), Chalayan emmène ses mannequins sur la plage de Dungeness et leur demande d’y délimiter une zone. Grâce à ce nouveau territoire, il peut explorer la notion d’identité, notre liberté par rapport à nos croyances, qui nous construisent mais aussi nous inhibent et nous dirigent. Le défilé s’articule autour de ces thématiques : les mannequins portent des masques qui dissimulent les visages, alors que des grandes tuniques colorées noient leur corps. Le show culmine avec l’arrivée de 6 mannequins, qui portent des tchadors de longueurs différentes, camouflant l’intégralité du corps, puis seulement la poitrine, et enfin le visage. La nudité, le visage dissimulé, la féminité : que reste-t-il de tout cela à travers le spectre des religions ? Il dit : « dans le code religieux, on est dépersonnifié ». In Your Face !

Between-Printemps/Eté 1998 - © Christopher Moore

Chalayan dénonce, ose et choque. Son exploration de l’anonymat se poursuit dans Panoramic, collection Automne/Hiver 1998 : il crée un uniforme qu’il veut impossible à décrire.

Panoramic - Automne/Hiver 1998 © Design Museum

Mais Chalayan travaille aussi sur des sujets plus politiques, comme le droit d’asile, la fuite ou encore les questions d’immigration. Une de ses collections les plus connues, Afterwords, Automne/Hiver 2000, met en scène des mannequins dans un environnement totalement neutre. A la fin du défilé (voir à 4min 19), 5 jeunes femmes se placent autour des seuls meubles du runway, 4 fauteuils et une table. Par un jeu de pliages et de transformations, les meubles habillent les mannequins, et Hussein Chalayan questionne : il met en scène le nettoyage ethnique qu’ont subi les turcs chypriotes avant la division de l’île en 1974. La pièce est laissée vide, sans vie.

Avec Absent presence, un projet vidéo présenté en 2005 à la Biennale de Venise, Chalayan exploite la paranoïa et la névrose développées par la question du terrorisme et imagine où pourrait mener ce durcissement des politiques d’immigration et ce soupçon permanent sur les étrangers. Ici, point de chiffons (oui je sais qu’au fond vous vous dites que ce n’est que ça), Hussein fait de l’art, du vrai.

Echoform - Automne/Hiver 1999 © Design Museum

J’aimerais pouvoir faire un focus sur nombre de collections présentées, mais Grégoire me fait chier avec la longueur de mon article : les robes avec appui-tête et accoudoirs intégrés (Echoform – A/H 1999), les codes qui créent un costume folklorique (Ambimorphous – A/H 2002), ou encore la vitesse qui s’inscrit sur des vêtements (Inertia –P/E 2009), mais bon, je crois que je vais laisser votre curiosité sur sa faim pour vous inciter à vous déplacer au musée des Arts Déco.

Avant cela, je voudrais quand même vous dire que Hussein Chalayan n’est pas juste un artiste déluré qui se pose des questions métaphysiques sur la condition humaine et en tire des robes. C’est aussi un peu un savant fou ! (je la vends bien l’expo hein ? oui je sais !). La collection qui m’a le plus frappée reste One Hundred and Eleven, présentée en Octobre 2006 à Paris Bercy, pour le Printemps/Ete 2007. En collaboration avec Swarosvki, Chalayan crée des robes savantes, légères et scintillantes. Mais le défilé se clôt sur six robes dites « morphing » (voir à 1min 55). Il faut savoir que Chalayan se passionne aussi pour l’histoire de la mode et l’enchaînement des tendances : alors que Before Minus Now (P/E 2000) reprend le volume du new look dans années 1950s, Proximity Sensors – Imminence of Change (Février 2011, vidéo présentée à Istanbul) retrace les différentes coiffures qui ont marqué le XXe siècle. Dans la même optique, ses robes « morphing » se transforment en live, et passe d’un idéal féminin à un autre. Les décolletés se ferment, les épaules se dévoilent, le chapeau change de forme, alors que des paillettes émergent et ornent cette toute nouvelle tenue. Le dernier modèle est une robe en voile qui, pendant le défilé, finit entièrement aspirée dans le chapeau de la mannequin alors nue sur scène. La mode serait-elle vouée à sa propre négation ?

One Hundred and Eleven - Printemps/Eté 2007

Chalayan informe, innove, invente et transforme.

La mode osée, revendicatrice et inventive est rare, et doit être notée. C’est comme les bons films, elle est précieuse et révèle un vrai talent et une vraie volonté de changer les choses. Chalayan a marqué son temps en proposant une mode à la limite du fashion system et de l’art contemporain. Parfois hermétiques et complexes, d’autres fois universelles et transparentes, ses créations restent les témoins d’une période, avec toutes les problématiques techniques, sociales et politiques que cela implique. L’exposition reflète parfaitement cette dimension, mais je lui reproche toujours un parcours peu clair. Ce n’est pas nécessairement qu’il faille respecter une progression chronologique dans son travail, mais en fait on se paume dans notre aide à la visite, l’agencement des vitrines ne correspondant pas toujours à l’ordre des paragraphes. Alors, au deuxième étage, on perd un peu patience à faire les rapprochements, et les commentaires sont toujours passionnants mais un peu longs je pense. C’est une mode savante, et quand je ne trouve pas l’explication je n’ai pas la prétention de saisir la démarche de Chalayan. Alors, j’avoue, j’étais moins impliquée dans les deux dernières salles, d’autant plus que, pour finir, on est invité à découvrir des collections récentes n’étant rien de plus que des jolies tenues. Avec cette dernière section plus commerciale que générant l’interrogation, il semblerait que l’exposition finisse par faire de Chalayan un couturier comme un autre.

Ce qu’il n’est pas, c’est sûr.

En bref, on aime :

–       être touché par ses démarches si bien exprimées qu’elles en sont universelles (Afterwords & Between)

–       être frappé par les robes qui se transforment toutes seules (One Hundred and Eleven)

–       l’aide à la visite complet


On n’aime pas :

–       l’aide à la visite, trop complet ?

–       le parcours de l’exposition sans indication

–       le manque de lumière dans une vitrine au second étage…

Pour les plus motivés, ici une version plus longue de l’article à télécharger.

Pour aller plus loin :

–       Alexander McQueen : Savage Beauty, Metropolitan museum

–       Histoire idéale de la mode contemporain (exposition en deux temps au Musée des Arts Décoratifs vol. 1 & 2 ainsi que l’ouvrage d’Olivier Saillard)