L’impressionnisme et la mode : débats ?

13 Oct

L’impressionnisme et la mode, jusqu’au  20 Janvier 2013,

au Musée d’Orsay, Paris.

par Mathilde et Aurore.

L’exposition « L’Impressionnisme et la mode » déclenche les fureurs de nombreuses personnes. Je vous le rappelle, je suis issue de l’Ecole du Louvre où j’ai suivi un cours d’histoire de la mode et du costume, et j’ai écrit un mémoire sur la silhouette feminine et le corset entre 1830 et 1900. Donc autant vous dire que l’impressionnisme, les crinolines et des chiffons, j’en ai bouffé. Mais, je l’avoue, j’adore ça. Alors oui, il y a des choses à critiquer dans cette expo, mais d’ores et déjà, je vous annonce que je ne fais pas partie de ceux qui sont révoltés par cet événement. Au contraire.

Pourtant, on a pensé qu’il était tout aussi important pour vous de découvrir cette exposition un peu plus armés que du fait de « savoir ce qu’on peut lui reprocher ». Mathilde a détesté l’expo, c’est donc à quatre mains que nous allons vous restituer ce que « Impressionnisme » et « mode », affrontés, associés, peuvent signifier.

Bien sûr, le premier argument que l’on entend, encore et encore, se fonde sur le titre même de l’exposition. « L’impressionnisme et la mode » s’en réfère d’abord plus au courant qu’aux personnes. Mathilde s’insurge pourtant « En effet, qu’ont à voir ensemble aux côtés de Renoir, Degas, Monet (incontournables car il faut bien donner satisfaction à tous ceux, touristes mais pas que, qui payent pour les admirer à Orsay), de l’inclassable Manet, James Tissot adulé de la haute société victorienne”. Mais je ne crois pas qu’il faille automatiquement blamer une exposition qui réunit autant de grands noms, et surtout dans un propos scientifique irréprochable, parce qu’il l’est. Prenons donc un peu de distance avec ce terme d’impressionnisme. L’impressionnisme, c’est la peinture moderne, c’est un nouveau regard sur un monde en plein changement. Il y a les impressionnistes universellement reconnus par tous les ouvrages, Monet en tête. Mais à tous ces gens qui se targuent de leur connaissance irréprochable (et pourtant bien superficielle) du grand courant noble qu’est l’impressionnisme, je me permets de rappeler que tous ces termes en –isme, restent des grands découpages que tous les grands spécialistes manient avec la plus grande prudence.

Pourtant, certains crient encore au scandale : Manet n’est pas un impressionniste, voyons ! Effectivement, il est fortement probable que Guy Cogeval ait décidé de flinguer sa carrière en disséminant dans son exposition des approximations, voire même des erreurs que même un élève moyen de l’Ecole du Louvre saurait éviter.

L’impressionnisme est ici parfaitement représenté par ces tableaux où le mouvement et l’expression, saisis sur le vif, restituent à eux seuls tout l’esprit de cette période en plein chamboulement. Et oui, car le XIXe siècle c’est bien le triomphe de la distinction subtile. Après la chute de l’Ancien Régime, les aristocrates déchus quittent le pays ou se font discret en campagne. Avec la suppression des corporations, le commerce et l’industrie doivent se réinventer, et émergent alors les premiers entrepreneurs : la valeur travail prend tout son sens, et ce sont ces bourgeois, parvenus à un haut niveau de vie à la force de leurs innovations et de leurs efforts qui vont guider la société et la mode durant tout le siècle. C’est ainsi que l’attitude, les accessoires, les tenues, les accointances et les activités deviennent le sujet de toutes les discussions. Vous n’avez plus le choix que d’être irréprochable, c’est-à-dire en accord avec votre rang social, l’heure de la journée, les gens qui vous accompagnent et votre programme du jour.

Mais les hommes travaillent maintenant, et de 1800 à 1900, leurs costumes vont se standardiser, aller vers l’austérité du costume trois pièce, du noir, du drap de laine. Ce sont donc bien les femmes qui vont devoir porter haut la réussite du ménage. Ce sont ces femmes, qui tout en prenant un rôle nouveau dans la société, restent entravées par les conventions, serrées dans leur corset et engoncées dans leur crinoline puis leur tournure, que ces peintres modernes choisissent de représenter. Mais Mathilde s’étonne « Quand Manet peint Victorine Meurent ou Berthe Morisot, il peint des Femmes, et les robes qui les enveloppent font partie d’elles ; c’est la même chose que dit Baudelaire dans des citations affichées et récupérées comme si le poète était un fin connaisseur des tendances de l’époque, alors qu’il ne parle de la mode que comme servant l’aura de féminité de la Femme, qu’il vénère. » Pourtant, elle se révolte sur le fondement d’une observation qui est particulièrement juste. Les impressionnistes ne s’intéressent justement qu’à la volubilité créée par ces toilettes. Ils ne s’attachent donc pas du tout aux détails, mais peignent le bruit de ces étoffes qui crissent, et l’incroyable volume de ces corps contraints et recrées.

Il ne faut aussi pas y voir de l’impressionnisme de partout : je vous rappelle que comme pour une dissertation, chaque mot d’un titre d’exposition a son importance, donc le « ET » signifie bien que nous allons traiter deux sujets, en les juxtaposant et en les affrontant. Donc Tissot, qui est une source précieuse pour les historiens de la mode, ne rentre surement pas dans la catégorie des impressionnistes, mais bien dans celle de ces peintres bourgeois, pour lesquels le portrait d’apparat devient un revenu substantiel. Pourtant, la touche vive d’un Bartholomé restitue presque aussi fidèlement les motifs et les contours d’une robe d’été encore conservée et présentée à côté du tableau.

Cette exposition présente donc des femmes, des bourgeoises, tantôt photographiées,  tantôt peintes. Parfois au bal, parfois en villégiature. Mais toujours apprêtées et soumises.

Cela étant précisé, il nous reste deux points à discuter : la scénographie et les partenaires. Signée Robert Carsen, la scéno est pour le moins impressionnante (on se bidonne tous ensemble !). La Figaro reproche à Orsay cette reconstitution fastueuse et un poil kitsh, regrettant même qu’il n’y ait pas d’arroseurs automatiques dans la dernière salle. Je pense qu’il faut remettre les choses dans leur contexte : cette exposition fait partie de ces expositions événements pour lesquelles les musées investissent beaucoup et surtout en attendent beaucoup. Ne commençons pas à la jouer hypocrites : le musée a besoin d’argent et de visiteurs, sans aucune de ces deux choses, aucune exposition, aucune publication, aucune recherche. Rien, le musée meurt petit à petit. Je pense que « L’impressionnisme et la mode » s’inscrit donc dans la lignée de ces expositions spectacles, où la scénographie participe pleinement à la mise en contexte et à la pédagogie du propos déroulé. Cela m’évoque les expositions du rez-de-jardin du Quai Branly, où à peine entré, on se trouve transporté dans un nouvel univers.

Pédagogie, attractivité, l’un n’est pas distinct de l’autre et on peut le déplorer, néanmoins, les salles sont du plus bel effet. L’histoire de la mode, même si elle est en vogue actuellement, reste un sujet méconnu du grand public, et il m’a semblé que donner à chaque salle une ambiance, une couleur, un son (une tapisserie, une pelouse) spécifique participe de l’expérience de l’exposition. Et on reste aussi dans cette tendance des expositions colorées (les expositions Raphaël, Canaletto, Penni… ne me contrediront pas). Les deux salles reproduisant un défilé de mode restent un ‘highlight’ du parcours, c’est surprenant et distrayant, tout le monde s’assoit, se penche pour lire les cartels. Décoinçons-nous et laissons entrer un peu de ludique et de second degré dans les musées !

Enfin, les partenaires : Dior, LVMH. Oh scandale, des gens donnent de l’argent pour faire restaurer des pièces et les présenter au public. Mathilde l’a bien compris « Dans ces temps de pénurie budgétaire où les musées voient leurs subventions de l’État dégringoler, et où la démocratisation culturelle est de rigueur et où les société privées prennent le relais du financement de la culture (L’impressionnisme et la mode n’aurait par exemple pas existé sans LVMH et Christian Dior), la mode, justement, semble être aux expositions qui pour s’assurer un chiffre d’affaire, sacrifient leur contenu et leur qualité. » Même si je réitère : le propos n’en est pas bafoué, pas ici en tous les cas (retournez voir l’expo Vuitton-Jacobs si vous voulez du propos de bas étage). Les expositions s’ouvrent en effet à la mode et aux marques qui financent pour se faire une belle pub : Vuitton, Van Cleet & Arpels… Mais, c’est une autre histoire.

Instinctivement, vous voyez d’ailleurs que je ne vous présente ici que des tableaux. C’est bien la preuve que de « L’impressionnisme et la mode », tout le monde ne retient que « l’impressionnisme », notion accessible et identifiable qu’il est si facile de critiquer en faisant comme si l’on savait exactement le sens que cela renfermait. La mode, aussi attractive qu’elle soit, reste plus mystérieuse. Et c’est tant mieux.

On aime :

–       l’affiche de l’exposition, à couper le souffle tout simplement

–     Rolla de Gervex et la Nana de Manet, enfin, en vrai !

–       la diversité des pièces présentées : robes, gravures, photos, tableaux, accessoires, impossible de se lasser

– le site de l’exposition, complet, passionnant. C’est ici.

 

On a moins aimé :

–       la dernière salle qui ne met pas suffisamment en valeur « le déjeuner sur l’herbe »

–       Manet qui reproduit littéralement des gravures de mode, un peu décevant non ?

Tarifs et infos pratiques : ici

3 Réponses to “L’impressionnisme et la mode : débats ?”

  1. pralineries 22 octobre 2012 à 07:51 #

    Je trouve tout de même qu’il n’y a pas beaucoup de questionnement du sujet dans cette expo, qu’elle reste très descriptive. Je trouve dommage qu’on s’arrête à des juxtapositions d’oeuvres et de costumes. Quant à la scéno, je ne trouve pas qu’elle nuise aux oeuvres.
    Pour Van Cleef, allez faire un tour là-bas (à la rigueur avec un guide) et vous verrez que c’est d’un tout autre niveau que Vuitton.

    • cestlepointc 22 octobre 2012 à 08:03 #

      Effectivement l’expo Van Cleef & Arpels est trs axe sur les prouesses techniques de la maison et c’est pour le mieux. L’expo est quand mme plus modeste (authentique?) Et donne d’avantage voir l’exceptionnelle qualit de leurs bijoux qu’un catalogue de collection comme chez vuitton. C’est plus synthetique et c’est trs bien pens. C’est aussi trs pdagogique malgr tout.

      L’expo d’Orsay est trs descriptive, mais c’est aussi car l’impressionnisme/la peinture est autant une source qu’un reflet de cette socit moderne du xixe. Cela ne m a pas drang mais je comprends pourquoi tu le regrettes.

      Merci pour ton commentaire, Aurore.

Trackbacks/Pingbacks

  1. Les expos à ne pas manquer avant la fin du monde « Le point C. - 3 décembre 2012

    […] On vous conseille toujours les expositions qu’on a adoré : Raphaël, Hopper, L’impressionnisme et la Mode… […]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :