Monumenta 2012 : les excentricités de Mr Buren

11 Juin

Monumenta 2012, Daniel Buren : Excentrique(s), travail in situ, du 10 mai au 21 juin,             Grand Palais

par Grégoire.

J’ai un peu de mal avec l’art contemporain. Autant vous le dire. D’autant plus que je ne sais pas trop à quoi ça correspond. J’entends parler d’art actuel, d’art vivant, et du coup je suis perdu. Mais il y a des événements qui ne se manquent pas, comme la Monumenta. Cette année, dans la nef du Grand Palais, Daniel Buren développe son œuvre appelée « Excentrique(s), travail in situ« .

Daniel Buren, 74 ans, artiste contemporain. Et c’est là que ça coince dans mon esprit : contemporain depuis plus de 25 ans ? Depuis ses Deux Plateaux ? Un artiste vivant fait-il toujours de l’art contemporain ? On me dit que l’art est contemporain depuis les années 1960 ou depuis la fin de la 2nde Guerre Mondiale, alors que je pensais qu’il était contemporain seulement aujourd’hui. Problème de vocabulaire ? Manque de mots ? J’en arrive à me demander si dans 50 ans nous appellerons contemporain l’art de la période 1960-2010. Incohérence ? Manque de recul ? Autant de questions sémantiques qui ne manquent pas d’agiter mon esprit peut-être une peu classique. Je ne prétends pas apporter de réponse : justement, j’aimerais qu’on m’éclaire sur ce point.

Laissons ces réflexions de côté, nous y reviendrons après. Pour l’instant, il faut bien que je vous parle de ce qu’abrite le Grand Palais, et de ce que j’ai pu y ressentir. L’année passée, Anish Kapoor (58 ans) présentait son Leviathan, énorme structure qui était à deux doigts de faire exploser la grande verrière. Une œuvre intéressante, immersive, et vraiment en accord avec le nom de la manifestation, la Monumenta. Rappel de vaccin pour ceux qui auraient besoin d’une petite mise à jour.

Photo Didier Plowy – Tous droits réservés Monumenta 2011, ministère de la Culture et de la Communication

Je laisse de côté tous les concepts sous-jacents – à tort certainement –, mais je pars du principe que le visiteur « normal » ne les connait pas et ne prendra pas le temps de les connaitre. Une autre question me chatouille : l’art contemporain, une affaire d’experts ? Je vous en supplie, éclairez-moi. Mais passons : vous l’aurez compris, j’ai adoré Kapoor l’année dernière. Une belle prise de possession de l’espace et des possibilités qu’il offre. Comme pour une autre de ses œuvres, présentée à Venise lors de la Biennale 2011, dans l’église San Giorgio Maggiore, intitulée Ascension. 

Quand j’ai su que Buren avait été choisi, j’ai tout de suite ressenti des émotions contradictoires : de la déception, mais aussi de la curiosité. De la déception : pas parce que je connais le monde de l’art contemporain, mais tout simplement parce qu’il s’agit d’un artiste français. Ne m’affublez pas d’un antipatriotisme amèrement inapproprié, je pense simplement que ce genre de manifestations est aussi l’occasion de présenter des œuvres étrangères. De la curiosité : l’affiche colorée, et la renommée (méritée, entendons-nous bien, je ne me permettrais pas de faire de Mr Buren une figure terne du monde de l’art) du créateur ne peuvent que susciter ce genre de réaction. C’est donc par un samedi après-midi ensoleillé que je suis allé me promener dans l’œuvre de Buren – car c’est bien de ça dont il s’agit pour la Monumenta : l’œuvre vit et prend son sens grâce aux déplacements des visiteurs. L’entourer de barrières serait aussi absurde qu’ impossible et inutile.

Buren a disposé, sur presque toute la surface de la nef, des piliers de section carrée sur lesquels reposent des disques de plexiglas coloré, à un peu plus de 2m du sol. Au centre de l’espace, quelques miroirs sont agencés à même le sol. Qu’en pensé-je ? L’artiste joue sur les formes et les couleurs, et ça me plaît. Se balader dans cette forêt multicolore est un réel plaisir, tout comme pouvoir toucher les piliers. En somme, la fusion opère, et l’on assiste à une réelle distorsion de l’espace : nos yeux voient à travers des filtres sans cesse différents, et le lieu est en constante mutation. Une ambiance sonore assez étrange est diffusée en continu. L’œuvre de Buren met finalement les sens en éveil : la vue (nous sommes tous d’accord), l’ouïe (idem), le toucher (pour les piliers), le goût et l’odorat (une cafétéria a été aménagée).

La vue la plus intéressante, mais aussi la plus dommageable pour l’œuvre du Français est bien celle que l’on a du haut du grand escalier à deux volées qui offre un panorama sur l’ensemble. La plus intéressante, car les reflets et les accroches de lumière sur les plaques rondes de plexiglas créent une ambiance que je qualifierai d’aquatique. J’avais l’impression de regarder une surface d’eau stagnante envahie par des nénuphars ou d’autres plantes d’eau. Après, à chacun son délire, à chacun ses yeux : c’est bien ça qui est le plus important dans une telle installation. La plus dommageable, car à l’inverse de Kapoor, Buren occupe peu l’espace dans sa hauteur. Certains pourront dire que justement, l’espace est occupé par la lumière et ses variations. Je leur répondrai qu’une telle réflexion est inutile, car l’espace est lumière : nous ne percevons un espace comme tel que parce que des rayons lumineux le sculptent. J’aurais aimé que la forêt se développe un peu en hauteur, quitte à perdre cet effet aquatique. Au moins au centre de l’espace : certes, les miroirs posés sur le sol permettent, une fois que l’on se place dessus, de combler le grand vide vertical. Petit conseil pour vous mesdames (au risque de passer pour un pervers) : si vous y allez en jupe ou en robe, faites attention.

Une expérience vraiment intéressante donc, que je vous conseille vivement ! Revenons aux réflexions pseudo-existentielles que je vous ai présentées au début de ce papier. Vous avez le droit de les trouver ennuyeuses, inutiles, pseudo-intellectuelles voire intellectualistes, mais, comme je ne connais rien à l’art contemporain et à ses enjeux, je pense qu’elles ont pu effleurer l’esprit de nombreux visiteurs. Le problème était le suivant : suffit-il d’être vivant pour faire de l’art contemporain ? Pour faire de l’art que l’on appelle contemporain depuis plus de 50 ans ? Il semble que non, et les exemples ne manquent pas, pour toutes les époques : prenez par exemple le Pérugin, maître du grand Raphaël. Vers la fin de sa vie, il obtint de moins en moins de commandes, car il n’arriva pas à assimiler et à comprendre les innovations de son élève ou de Léonard. Triste histoire, non ?

La question est de savoir si Daniel Buren s’insère dans les préoccupations artistiques actuelles. Je ne peux répondre à cette question. A l’inverse, on pourrait aussi se demander si, comme l’art est dit contemporain depuis plusieurs décennies, Mr Buren n’est pas le représentant d’une époque révolue, honoré au Grand Palais comme on pourrait exposer une œuvre d’un maître ancien récemment redécouverte sur le marché : un nouveau panneau de Giotto, un portrait de Rembrandt tombé dans l’oubli, un Malevitch inédit. Daniel Buren, un artiste contemporain devenu classique, un artiste classicisé par les institutions ?

S’il vous plaît, vous qui peut-être lisez ces quelques lignes, éclairez-moi. Je pose ces questions en toute humilité, dans le seul but de réfléchir avec vous. Il semble nécessaire de faire un point sur le vocabulaire à employer : art contemporain, actuel, ou vivant, autant de termes qui sont loin de faciliter la tâche d’un public qui oscille entre incompréhension totale et snobisme dégoulinant. Amis lecteurs, j’attends vos commentaires, et je vous salue bien bas. 

4 Réponses to “Monumenta 2012 : les excentricités de Mr Buren”

  1. Antoine 11 juin 2012 à 15:29 #

    Je n’ai pas de commentaire sur l’art contemporain en général, mais simplement sur les poteaux : ils sont certes très beaux, mais il faut éviter de ne pas regarder devant soi quand on se promène dans cette expo. J’ai vu une mère de famille se manger un pylône en plein face alors qu’elle parlait à son enfant derrière elle….j’ai eu mal pour elle.

    • cestlepointc 12 juin 2012 à 10:16 #

      Merci Antoine pour cette précisions « pratique ». Les pylônes ne sont donc pas comestibles !

  2. paricultures 11 juin 2012 à 15:47 #

    Si Buren n’était un « contemporain » que depuis 25 ans ça irait mais il l’est bel et bien depuis le milieu des années 60 -depuis BMPT-. Sa marque de fabrique, ses rayures blanches et noires de 8,7 centimètres se retrouvent ici encore sur les piliers soutenant les cercles de couleur. Les questions sont légitimes, les limites de l’art contemporain ne sont pas fixées certainement par manque de recul, mais comment classer de nombreux artistes encore vivant justement. De plus la multiplication des courants, des groupes et des influences depuis les années 1945-1960 a rendu la chose un peu impossible (il suffit de regarder une chronologie artistique du 20e siècle pour se rendre compte que plus rien n’est stable, ni formellement établi). Rajoutons encore les artistes en marge de toute classification. Le terme d’art actuel est sans doute le plus prompt à rassembler ce qui est d’aujourd’hui/de notre temps mais malheureusement trop flou (quelles bornes chronologiques ? contemporain mais à quel point 1 jour – 1 mois – 1 an – une décennie ?). Enfin « l’art vivant » est une dénomination un peu usée, et ne recours à rien des artistes non contemporains étant toujours en vie. A ne pas confondre avec les arts vivants. Quand à savoir si les « vieux » artistes ont su s’adapter au monde, difficile de répondre surtout pour des artistes qui inlassablement répetent le même motif (Buren en fait partie, on pourrait citer Ben et ses écritures à l’encre blanche, Viallat et ses haricots, Toroni et ses petits carrés…). Quand à la nationalité de l’artiste choisi, c’est la suite logique de Boltanski en 2010, pour le grand palais c’est un moindre risque, qui ne connait pas Buren même de nom? Fréquentation record assurée, les visiteurs ne viennent que par curiosité. Soulignons tout de même la position prise par le grand Palais, en 2013 ce sera un couple (enfin une femme!) qui sera convié à investir la nef : Ilya et Emila Kabakov, pari risqué ?

    • cestlepointc 12 juin 2012 à 10:17 #

      Merci Pariscultures pour toutes ces explications ! Me voilà (un peu) apaisé…

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