De l’utilisation du mythe de Sisyphe en politique

2 Mai

par Antoine.

Vous l’avez peut-être remarqué comme moi : cette campagne pour les présidentielles, dont nous vivons les derniers instants, a fait appel à plusieurs reprises au mythe de Sisyphe. Ce sont en effet deux hommes politiques, de bords pourtant différents, qui se sont réclamés de cette figure. 

Il s’agissait tout d’abord de Dominique de Villepin qui, dans le journal Le Monde du 1er mars 2012, se faisait photographier dans une position maintenant célèbre, de dos, les mains appuyées contre une cheminée dont la pierre blanche était sensée symboliser le rocher mythologique. 

Photo: Olivier Laban-Mattei/Neus pour Le Monde

C’est ensuite François Hollande qui, au Salon du Livre le 18 mars 2012, a fait référence à son tour à cette légende[1], pour s’identifier lui aussi au personnage de Sisyphe.

Comment expliquer cet attachement transpartisan au mythe de Sisyphe, censé symboliser voire incarner l’action politique ? 

Revenons d’abord sur le mythe lui-même : Homère, dans son Iliade, fait de Sisyphe le fils d’Eole, dieu du vent, et semble indiquer qu’il serait le vrai père d’Ulysse. Roi de Corinthe, homme riche et puissant, Sisyphe est une incarnation de l’hubris, la démesure, considérée comme l’attitude la plus blâmable dans la pensée grecque car elle revient à défier le destin : après avoir vécu dans l’excès, Sisyphe refuse ainsi la mort et cherche à la tromper en demandant à sa femme de ne pas lui donner de sépulture. Ceci lui permet de revenir parmi les vivants et d’échapper aux Enfers. Zeus est cependant alerté de la supercherie et, en guise de punition, précipite Sisyphe aux Enfers et le condamne à pousser éternellement un rocher jusqu’en haut d’une colline, le rocher dévalant sans cesse vers le bas des plaines du Tartare une fois le but atteint.

Sisyphe par Titien, 237 x 216 cm, 1548 – 1549, musée du Prado, Madrid

A priori, donc, rien de très folichon ni d’enviable dans le sort du malheureux Sisyphe, et on voit mal ce qui pourrait pousser à revendiquer une analogie entre cette parabole et l’idéal de l’engagement politique.

Cette revendication du mythe de Sisyphe découle cependant de la conception moderne que nous nous en faisons, et que nous devons largement à Albert Camus. Celui-ci, dans son essai justement intitulé Le Mythe de Sisyphe (1942), écrit en effet : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux ».

Pour comprendre le sens de cette phrase, il faut la replacer dans son contexte. Car quel est l’objet central du propos de Camus ? Le Mythe de Sisyphe est une exploration de l’absurdité de l’existence, ce qui mène l’auteur à déclarer que le problème philosophique le plus important que nous ayons à résoudre est celui du suicide : en effet, si nous nous extrayons quelques instants de la monotonie du quotidien, nous découvrons, selon Camus, que l’existence humaine n’a, de façon générale, aucun sens. Il serait alors facile de résoudre cette constatation du caractère absurde de l’existence par le suicide.

Selon Camus, cette solution représenterait cependant un abandon, une capitulation. La grandeur de l’homme réside ainsi plutôt dans sa révolte contre ce destin absurde. Il y a alors lieu de trouver le bonheur, même dans une existence absurde, car celui-ci réside davantage dans l’activité elle-même que dans le résultat de celle-ci. L’homme peut être heureux de l’effort qu’il accomplit car celui-ci témoigne de sa résolution à ne pas se rendre. Ainsi que l’écrit Camus : « Toute la joie silencieuse de Sisyphe est là. Son destin lui appartient. Son rocher est sa chose ».

En définitive, outre la volonté de grandir le débat politique en lui donnant une dimension mythologique et une coloration culturelle, l’analogie réalisée entre le mythe de Sisyphe et la campagne présidentielle vise à glorifier l’engagement politique : celui-ci serait l’occasion d’éprouver la ténacité d’un homme, de tester sa volonté à ne pas se résoudre à l’absurdité de l’existence. L’importance d’une élection ne résiderait ainsi pas tant dans son résultat que dans cette révolte qu’elle met en scène.

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