Drame de mode

27 Avr

Comme des Garçons, White Drama, au Docks en Seine, jusqu’au 7 Octobre 2012,

par Aurore.

En vous rendant à l’exposition Balenciaga, collection de modes, aux Docks en Seine, vous pourrez aussi découvrir une seconde présentation, et pas des moindres. La collection Printemps/Eté 2012 de Comme des Garçons a été exceptionnellement réunie afin d’être présentée au public. Vous, donc. Et ça vaut le détour !

 

Rei Kawakubo c’est une créatrice japonaise. Elle arrive en France dans les années 1980, elle crée la marque Comme des Garçons et se lance dans un décryptage de haut de vol de la mode occidentale. Ce n’est pas une mince affaire : elle porte alors un regard totalement neuf sur la mode que l’on connaît. On assiste à une rencontre inattendue entre la tradition japonaise et la rigueur de la mode occidentale. Sa première collection qui marque les esprits date de 1996 et elle pose beaucoup de questions. Pour le Printemps/Eté 1997, elle choisit de déformer le corps, le nier, le redessiner, le réinventer. Cela peut vous paraître choquant, mais pourtant c’est ainsi que le corps a été traité dans la mode occidentale depuis 300 ans : corps à baleines, corsets, crinoline et j’en passe. Et non, le corps à la mode n’est pas notre corps, c’est une recréation complexe, et si nous avions fait abstraction de toutes ces absurdités, Rei Kawakubo nous remet les yeux en face des trous.

Printemps/Ete 1997 - Comme des Garçons

Mais, en ce moment aux Docks, on y voit quoi ? Une présentation exceptionnelle rendue possible par la ténacité d’Olivier Saillard, actuel directeur du Musée de la Mode. Exceptionnelle car c’est la première fois qu’une collection de mode datée d’un an est récupérée pour être exposée dans un musée. C’est la collection Printemps/Eté 2012, présentée le samedi 1er Octobre 2011 à Paris. Son nom, « White drama », évoque son sujet : le cycle de la vie. A travers une vingtaine de silhouettes immaculées, Rei Kawakubo a voulu explorer la naissance, le mariage et la mort. Une présentation d’une subtilité étonnante et d’une sensibilité intacte.

Première bulle © Le point C

Pour l’aborder, deux options : vous laisser porter avec le peu d’informations que Rei Kawakubo divulgue (entendez : aucune) et ressentir toute la poésie que dégagent ces tenues, ou bien chercher la petite bête, comprendre chaque forme et chaque influence. Moi, je vais m’aventurer dans cette interprétation, tout en sachant qu’elle m’est personnelle : Rei Kawakubo a misé sur un défilé extrêmement sobre, du blanc, pas de musique. Juste de quoi faire passer le frisson parmi les « happy few » qui assistaient au show. Pourtant, si les silhouettes et les textures reproduisent bien les moments symboliques d’une vie qui sont représentés, ils sont aussi soutenus par une armée de références tant dans la mode occidentale que dans la mode orientale. Je vous donnerai donc quelques pistes : alors pour vivre la ‘full experience’, on imprime l’article et demain on fait la visite avec son petit commentaire perso en main. En bonus pour nos amis les hommes, les vrais : emmenez une fille et impressionnez-la avec toutes vos connaissances !

La première bulle (oui bulle, nous y reviendrons), semblerait être le mariage (je vous rappelle que vous vous balladez dans mon cerveau actuellement et pas celui de Mme Kawakubo !), les robes amples soutenues par des crinolines (oui ce sont ces cerceaux blancs qui soutiennent les jupes), les plis plats et surtout des manches nouées : on se dit « belle image de l’engagement romantique et éternel qu’est le mariage », et si c’était plus subtil que cela… Le nœud rappelle aussi le nœud qui tient la ceinture ‘obi’ du kimono japonais.

Deuxième bulle © Le point C

Dès la seconde bulle, les coupes restent extrêmement sobres, mais des fleurs s’aventurent sur les épaules, les manches… bizarre, quelque chose semblerait être en train de nous submerger : le temps, la nature, je ne pourrais dire… Mais encore plus bizarre, observez bien ces pièces, il y a des emmanchures, mais pas de manches ! La dentelle de Leavers se répand sur un satin crème, plus occidental que ça, tu meurs. Enfin, les manches (car il y en a) rappellent étrangement des revers de pantalon.

Vue d'ensemble - première bulle au fond et troisième bulle sur la droite © Le point C

Troisième bulle, les femmes sont en cage : c’est la folie des crinolines, mais Rei Kawakubo en joue : elle les monte aux épaules, elle les rend molles, les rend épaisses. Elle utilise même les « queues d’écrevisse », ce sont les postiches que les femmes mettent sous leur jupe dans les années 1870 pour créer une silhouette nouvelle. Ah, les modes !

© Le point C

Ensuite, ça se complique toujours : encore de la dentelle, mais en plus des revers, des boutons. On s’éloigne de l’épure à l’orientale. Les manches touchent toujours le sol, et des tags tranchent au milieu de ce blanc : Rei collabore avec un artiste italo-japonais, Oyama Ricardo Isumi.

© Le point C

Enfin, l’avant dernière bulle dérange, le corps disparaît, le visage est caché par des grandes capuches. Oui, oui, pointues. Les références se brouillent. Les formes restent simples, longues, contraignantes, les fleurs marquent les épaules. Toute cette belle histoire se termine dans des silhouettes à l’allure de sarcophages : la nature a pris le dessus, un tapis de fleurs recouvre le visage et bloque les bras. De retour dans un cocon, c’est la fin du voyage.

Dernière bulle © Le point C

Au final, j’admets, je suis rentrée dans l’exposition un peu réticente. L’art contemporain pour moi, ne vaut le coup d’être vu que s’il est compris, et je crois que je passe (très) souvent à côté. Rei Kawakubo, et la mode qui s’apparente à des performances d’art contemporain de façon générale, me touche parce que j’arrive à la décrypter, ou du moins à me laisser dépasser par ce que je vois. Les vêtements, ça me parle, c’est comme ça. Il y en a bien un qui parlait aux chevaux, moi je discute avec des chiffons. BREF. Tout ça pour dire que j’ai été très agréablement surprise par l’exposition. Les objets sont inattendus pour plein de raisons; Dont en premier parce qu’ils étaient encore une présentation de mode il y a six mois de cela. Alors, je dois vous prévenir : seules trois pièces étaient en vente sur cette collection. Aujourd’hui les défilés de mode, c’est de la pub, du spectacle, pas un catalogue de VPC. Je vous conseille donc d’aller voir l’exposition, de toutes façons, le billet est couplé avec Balenciaga et vous allez forcément y aller, donc aventurez-vous dans ce « drame blanc ».

On a aimé :

–       l’audace du musée de la Mode de présenter de la mode si contemporaine

–       l’intelligence de cette collection dans sa conception et ses nombreuses références

–       déambuler entre ces grosses bulles et se laisser porter par ces fantômes blancs

 

On a moins aimé :

–       les grosses bulles, parlons-en : elles empêchent (astucieusement) la poussière de se déposer sur les robes, mais elles bloquent un peu le spectacle

2 Réponses to “Drame de mode”

  1. Ange Onuitutoi 27 avril 2012 à 22:07 #

    Merci pour ce petit décryptage: j’y suis allé et j’avoue que la symbolique m’est un peu passée au-dessus!
    En revanche – quart d’heure du chieur – Galliéra n’est pas si moderne que ça en faisant une expo de pièces qui viennent de sortir; c’est un fait assez répandu. Et le V&A (ces Anglais, toujours en avance question mode) organisent même des défilés enregistrés dans leurs murs!!! 😉

    • cestlepointc 27 avril 2012 à 22:28 #

      Ahah, tu fais bien de préciser, moi je suis la France avant tout… Non, je rigole, j’aurai dû penser que les anglais nous avaient devancé! Merci d’avoir rectifié, l’ami! (a.)

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