Lorenzo Lotto gagne le jackpot

7 Déc

Omaggio a Lorenzo Lotto. I dipinti dell’Ermitage alle Gallerie dell’Accademia, dal 24 novembre 2011 al 26 febbraio 2012, Venezia.

par Grégoire.

Voici l’article que vous attendiez tous : le compte-rendu d’une exposition de peinture italienne. Comment ? Vous ne l’attendiez pas tant que ça ? Rroo… Bon, mon amour pour l’Italie n’a décidément pas de limite ! Laissez-moi tout de même vous faire un petit topo sur une exposition qui a commencé il y a peu à Venise, et qui concerne notre cher Lorenzo Lotto, peintre actif dans la 1ère moitié du XVIe siècle.

Cette exposition est le fruit d’une collaboration étroite entre l’Ermitage de St Saint-Pétersbourg et les Galeries de l’Académie de Venise. En effet, en juillet dernier, les Galeries ont envoyé la célèbre Tempête de Giorgione, et les russes ont en échange prêté deux oeuvres de Lotto. Matteo Ceriana, le directeur des Galeries, a donc décidé d’honorer ce prêt en organisant, en un temps record (5 mois) cette formidable manifestation. Bon, d’accord, je manque d’objectivité parce que j’ai bossé dessus, mais enfin, c’est un peu mon fils, ma bataille, le fruit de mes entrailles

Trève de plaisanteries. L’exposition, modeste il est vrai, a le mérite d’être réfléchie. L’Accademia possédait aussi un Lotto, le Portrait de jeune homme au lézard. Il a donc fallu constituer des noyaux problématiques autour des trois oeuvres disponibles, afin de rechercher quelles pouvaient être celles qu’il fallait demander. 

Portrait de jeune homme au lézard, vers 1530, Galeries de l'Académie, Venise

Ainsi, l’exposition s’organise autour de quatre grands thèmes. Tout d’abord, celui du retour de Lotto à Venise après un voyage en Italie centrale, pendant lequel il s’est familiarisé avec les expériences florentines et romaines, notamment aux Chambres du Vatican de Raphaël. A cette époque, son style est grandiloquent, en pleine maturité classique pourrait-on dire. Pour illustrer ce propos, les cimaises nous présentent les éléments de prédelle de la Pala Martinengo conservée à Bergame, et dont voici une reproduction (sans la-dite prédelle) : 

Pala Martinengo, 1513-16, Bergame

Le deuxième thème phare de l’expo est celui, assez évident pour Lotto, des portraits. L’Ermitage a prêté un Portrait d’Époux, et quelques oeuvres ont été demandées (notamment à la Collezione Cini) pour créer un petit corpus cohérent qui révèle les innovations de Lotto dans ce genre. Là où Titien représente son personnage à mi-corps sur un fond sombre pour le mettre en valeur, Lotto utilise un format horizontal qui lui permet d’insérer des éléments parfois indéchiffrables, et qui font tout le charme et l’intérêt de ses portraits.

Portrait d'époux, 1524, Ermitage, Saint-Pétersbourg

Le troisième thème de l’exposition est celui des Nativités nocturnes. L’Académie de Venise, au début du XXe siècle, a acheté trois oeuvres qui étaient considérées comme ayant été faites par Lotto. Néanmoins, il s’est avéré que deux d’entre elles, dont une Nativité nocturne, n’étaient en fait que des copies. Mais loin de laisser cette Notte croupir en réserve, Matteo Ceriana a décidé de s’y intéresser et, après avoir effectué quelques recherches poussées, il a choisi de l’intégrer à l’exposition. Il s’agit en effet d’une copie importante, puisque l’original est perdu. Cette oeuvre montre plusieurs choses, qu’il n’est pas nécessaire d’expliquer longuement ici : Lotto s’inspire de compositions flamandes (Nativité, Gérard David, Vienne), et témoigne du regain d’intérêt pour la figure de St Joseph (à gauche) dans la piété du début du XVIe siècle dans le nord de l’Italie. 

Copie d'après Lorenzo Lotto, Nativité avec Domenico Tassi, original vers 1525-29, Galeries de l'Académie, Venise

La dernière salle est consacrée aux oeuvres religieuses de Lotto, bien qu’elles soient présentes tout au long de l’exposition. Néanmoins, on souhaite plutôt mettre l’accent sur le caractère personnel de la dévotion de l’artiste, qui traite certains thèmes dans un style quelque peu « archaïque » comme pour la Pietà de Milan, ou très pathétique pour le Christ en gloire avec les symboles de la Passion de Vienne. Cette salle cherche aussi à traduire les rapports qu’a Lotto avec les artistes de son temps, qu’il copie et avec lesquels il réfléchit. On verra donc un exemplaire du fameux Christ Enfant Bénissant de Desiderio da Settignano (dont Lotto possédait une version), et surtout trois oeuvres de Jacopo Sansovino, son ami, qui ont pour thème le Sang du Rédempteur, et dont la composition du tableau de Vienne s’inspire très fortement. 

Madonna delle Grazie, vers 1543, Ermitage, Saint-Pétersbourg

Pietà, vers 1545, Milan

Jacopo Sansovino, Christ en Gloire, Berlin

Avec moins d’une trentaine d’oeuvres, l’ensemble fonctionne. Les pièces sont loin d’être secondaires, et le propos est construit avec une rigueur vraiment scientifique. Certes, l’expo est complètement différente d’une grosse manifestation monographique comme celle qui a eu lieu à Rome jusqu’en juin dernier, mais elle a le mérite de s’être faite en peu de temps, et avec peu de moyens. On sent vraiment que l’on a cherché à étudier à fond les oeuvres pour en tirer des informations précises qui nécessitent néanmoins quelques explications. D’autre part, nombre d’entre elles ont été restaurées pour l’occasion, ce qui a, de ce fait, considérablement changé leur statut. Qui remettrait en réserves une oeuvre restaurée ? Ainsi, après avoir visité cette exposition, on comprend qu’il n’y a pas que le chef-d’oeuvre qui crée du sens

Portrait de jeune homme avec un livre, vers 1526, Milan

Cet hommage d’une ville à l’un de ses maîtres arrive assez tard. Lotto, personnalité atypique et réservée, n’a pu conquérir le marché vénitien alors dominé par Titien. Mais il est intéressant de voir comme il a pu être presque rejeté par la Sérénissime. Né en son sein, contrairement à son rival, il trouve ses commanditaires en province. L’histoire du gout montre que l’on se méfie de Lorenzo Lotto : certains grands collectionneurs, croyant posséder des tableaux de Titien, chantent en fait les beautés d’oeuvres de Lotto. Pourquoi  ? Pourquoi refuse-t-on, jusqu’à une période assez récente, de hisser Lorenzo Lotto au rang des plus grands artistes de son temps ?

Une Réponse to “Lorenzo Lotto gagne le jackpot”

  1. B 7 décembre 2011 à 20:16 #

    Tu ouvres ton premier article sur la peinture italienne avec le plus timbré des Vénitiens. Mais c’est pour ça qu’on l’aime, lui et ses anges plus gays tu meurs -cf. la pala Martinengo, au sujet de laquelle je me permets d’ajouter qu’elle emprunte sa compo à la formule inventée par Giovanni Bellini et magnifiée par ANtonello de Messine dans la Pala di San Cassiano (moi aussi je prêche pour ma chapelle).

    Et les gens, si vous kiffez Lotto, lisez ses carnets, c’est … fou.

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