Hussein habille ces dames…

12 Nov

Hussein Chalayan, récits de mode, jusqu’au 11 Décembre 2011, Musée des arts décoratifs.

par Aurore.

Commençons par ce qui est évident : qui est-il ? Hussein Chalayan est un créateur de mode. Il a effectivement un nom compliqué, mais préparez-vous, son travail l’est encore plus. Je ne veux pas vous décourager dès les premières lignes, mais plutôt vous faire saisir toute la force de son œuvre, oui je parle bien d’œuvre. Ma première phrase pourra alors être remise en question. A suivre…

Maintenant que je vous ai effrayés, parlons de choses indiscutables et claires : Hussein Chalayan est une chypriote né en 1970. Il sort du prestigieux Central St. Martins College à Londres tout comme ses talentueux contemporains (Alexander McQueen, John Galliano, Stella McCartney, Phoebe Philo, ok je vous perds je m’arrête là !). Revenons-en au plus intéressant : depuis sa collection de fin d’études (Buried Dress) et jusqu’à aujourd’hui, Hussein Chalayan a questionné notre monde, il a réemployé les codes, les problématiques et les enjeux de son propre environnement afin de créer des pièces qui, au-delà de la mode, sont de véritables œuvres d’art. Retour sur un talent hors du commun.

Depuis le 5 Juillet dernier, le Musée de la Mode et du Textile, accueilli au sein du Musée des Arts Décoratifs, se penche sur le cas Chalayan. A travers quelques collections, le musée nous montre l’ampleur de ses réflexions et leur mise en forme. Nous voilà rue de Rivoli. On rentre, on dit « bonjour », on paye sa place (ou pas), on dit « merci », on redit « bonjour » et « merci » au monsieur qui vérifie notre ticket, et on monte au premier étage. Là on tire les lourdes portes de verre du musée, et voilà on y est.

Before Minus Now - Printemps/Eté 2000 © Design Museum

« Récits de mode », le titre me paraît déjà un peu ambiguë : on nous apprend que l’on va profiter d’une exposition sur la mode, rien de plus. « Récits » au pluriel, on aurait donc plusieurs histoires. Au bilan, je trouve le titre trompeur : Chalayan me semble avoir toujours créé avec une telle cohérence qu’on ne peut pas parler d’une duplicité dans son travail. Et « récits » me semble malgré tout un peu réducteur, Hussein Chalayan questionnant plus qu’il ne raconte.

En entrant dans la première salle, on s’arme d’une précieuse « aide à la visite » : plus pratique que les inscriptions collées sur les murs, ce petit guide est clair et complet. Un peu trop peut être ? Hélas, je me suis totalement perdue dans la scénographie. Normalement, les textes au mur créent des sections claires appuyées par des couleurs, ou par une signalétique évidente. Là non ! Simplement le nom des collections en néon : à nous donc de suivre dans notre guide l’ordre des vitrines, qui à mon sens ne s’enchainent pas de la même manière que le parcours. Alors soit je marche de droite à gauche sans logique et je suis un cas à part, sois il y a une couille dans le paté !

Cette exposition ne se présente pas comme une exposition de mode classique, mais reflète bien la dimension artistique du travail de Chalayan. On retrouve quelques croquis et bien sûr des vêtements, mais rien de comparable à une exposition plus traditionnelle telle que Vionnet ou Grès. Vidéos, installations en 3D, bandes son : tous ces éléments se complètent afin de retranscrire toutes les recherches et les questionnements de l’artiste.

Between - Printemps/été 1998

Mais au fait, quels sont ces questionnements ?

Hussein Chalayan a toujours produit un travail en accord avec ses origines. Né à Chypre, il utilise son background multiculturel pour questionner les notions d’identité, de déracinement, de croyances, de frontières et de liberté. Ce sont des constantes dans son travail.

Par exemple pour sa collection Between, du Printemps /Eté 1998, présentée dans une galerie (anodin ? je ne pense pas !), Chalayan emmène ses mannequins sur la plage de Dungeness et leur demande d’y délimiter une zone. Grâce à ce nouveau territoire, il peut explorer la notion d’identité, notre liberté par rapport à nos croyances, qui nous construisent mais aussi nous inhibent et nous dirigent. Le défilé s’articule autour de ces thématiques : les mannequins portent des masques qui dissimulent les visages, alors que des grandes tuniques colorées noient leur corps. Le show culmine avec l’arrivée de 6 mannequins, qui portent des tchadors de longueurs différentes, camouflant l’intégralité du corps, puis seulement la poitrine, et enfin le visage. La nudité, le visage dissimulé, la féminité : que reste-t-il de tout cela à travers le spectre des religions ? Il dit : « dans le code religieux, on est dépersonnifié ». In Your Face !

Between-Printemps/Eté 1998 - © Christopher Moore

Chalayan dénonce, ose et choque. Son exploration de l’anonymat se poursuit dans Panoramic, collection Automne/Hiver 1998 : il crée un uniforme qu’il veut impossible à décrire.

Panoramic - Automne/Hiver 1998 © Design Museum

Mais Chalayan travaille aussi sur des sujets plus politiques, comme le droit d’asile, la fuite ou encore les questions d’immigration. Une de ses collections les plus connues, Afterwords, Automne/Hiver 2000, met en scène des mannequins dans un environnement totalement neutre. A la fin du défilé (voir à 4min 19), 5 jeunes femmes se placent autour des seuls meubles du runway, 4 fauteuils et une table. Par un jeu de pliages et de transformations, les meubles habillent les mannequins, et Hussein Chalayan questionne : il met en scène le nettoyage ethnique qu’ont subi les turcs chypriotes avant la division de l’île en 1974. La pièce est laissée vide, sans vie.

Avec Absent presence, un projet vidéo présenté en 2005 à la Biennale de Venise, Chalayan exploite la paranoïa et la névrose développées par la question du terrorisme et imagine où pourrait mener ce durcissement des politiques d’immigration et ce soupçon permanent sur les étrangers. Ici, point de chiffons (oui je sais qu’au fond vous vous dites que ce n’est que ça), Hussein fait de l’art, du vrai.

Echoform - Automne/Hiver 1999 © Design Museum

J’aimerais pouvoir faire un focus sur nombre de collections présentées, mais Grégoire me fait chier avec la longueur de mon article : les robes avec appui-tête et accoudoirs intégrés (Echoform – A/H 1999), les codes qui créent un costume folklorique (Ambimorphous – A/H 2002), ou encore la vitesse qui s’inscrit sur des vêtements (Inertia –P/E 2009), mais bon, je crois que je vais laisser votre curiosité sur sa faim pour vous inciter à vous déplacer au musée des Arts Déco.

Avant cela, je voudrais quand même vous dire que Hussein Chalayan n’est pas juste un artiste déluré qui se pose des questions métaphysiques sur la condition humaine et en tire des robes. C’est aussi un peu un savant fou ! (je la vends bien l’expo hein ? oui je sais !). La collection qui m’a le plus frappée reste One Hundred and Eleven, présentée en Octobre 2006 à Paris Bercy, pour le Printemps/Ete 2007. En collaboration avec Swarosvki, Chalayan crée des robes savantes, légères et scintillantes. Mais le défilé se clôt sur six robes dites « morphing » (voir à 1min 55). Il faut savoir que Chalayan se passionne aussi pour l’histoire de la mode et l’enchaînement des tendances : alors que Before Minus Now (P/E 2000) reprend le volume du new look dans années 1950s, Proximity Sensors – Imminence of Change (Février 2011, vidéo présentée à Istanbul) retrace les différentes coiffures qui ont marqué le XXe siècle. Dans la même optique, ses robes « morphing » se transforment en live, et passe d’un idéal féminin à un autre. Les décolletés se ferment, les épaules se dévoilent, le chapeau change de forme, alors que des paillettes émergent et ornent cette toute nouvelle tenue. Le dernier modèle est une robe en voile qui, pendant le défilé, finit entièrement aspirée dans le chapeau de la mannequin alors nue sur scène. La mode serait-elle vouée à sa propre négation ?

One Hundred and Eleven - Printemps/Eté 2007

Chalayan informe, innove, invente et transforme.

La mode osée, revendicatrice et inventive est rare, et doit être notée. C’est comme les bons films, elle est précieuse et révèle un vrai talent et une vraie volonté de changer les choses. Chalayan a marqué son temps en proposant une mode à la limite du fashion system et de l’art contemporain. Parfois hermétiques et complexes, d’autres fois universelles et transparentes, ses créations restent les témoins d’une période, avec toutes les problématiques techniques, sociales et politiques que cela implique. L’exposition reflète parfaitement cette dimension, mais je lui reproche toujours un parcours peu clair. Ce n’est pas nécessairement qu’il faille respecter une progression chronologique dans son travail, mais en fait on se paume dans notre aide à la visite, l’agencement des vitrines ne correspondant pas toujours à l’ordre des paragraphes. Alors, au deuxième étage, on perd un peu patience à faire les rapprochements, et les commentaires sont toujours passionnants mais un peu longs je pense. C’est une mode savante, et quand je ne trouve pas l’explication je n’ai pas la prétention de saisir la démarche de Chalayan. Alors, j’avoue, j’étais moins impliquée dans les deux dernières salles, d’autant plus que, pour finir, on est invité à découvrir des collections récentes n’étant rien de plus que des jolies tenues. Avec cette dernière section plus commerciale que générant l’interrogation, il semblerait que l’exposition finisse par faire de Chalayan un couturier comme un autre.

Ce qu’il n’est pas, c’est sûr.

En bref, on aime :

–       être touché par ses démarches si bien exprimées qu’elles en sont universelles (Afterwords & Between)

–       être frappé par les robes qui se transforment toutes seules (One Hundred and Eleven)

–       l’aide à la visite complet


On n’aime pas :

–       l’aide à la visite, trop complet ?

–       le parcours de l’exposition sans indication

–       le manque de lumière dans une vitrine au second étage…

Pour les plus motivés, ici une version plus longue de l’article à télécharger.

Pour aller plus loin :

–       Alexander McQueen : Savage Beauty, Metropolitan museum

–       Histoire idéale de la mode contemporain (exposition en deux temps au Musée des Arts Décoratifs vol. 1 & 2 ainsi que l’ouvrage d’Olivier Saillard)

Une Réponse to “Hussein habille ces dames…”

  1. peul 14 novembre 2011 à 12:53 #

    merci pour ceux qui n’ont pas de vie, d’en avoir une par procuration avec le C. ! petite visite au musée des arts déco, alors que je suis en réalité coincée devant mon ordinateur ..

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