Fra Angelico, lumière(s) sur l’exposition

7 Oct

Fra Angelico et les Maîtres de la Lumière, du 23 septembre au 16 janvier, Musée Jacquemart-André

Par Delphine & Camille.

Nous voilà boulevard Haussmann, devant le musée Jacquemart-André pour assister à l’évènement si attendu  (ou redouté, au choix) : la première exposition française sur Fra Angelico, l’artiste préféré des cartes postales pour communiants, star du monastère San Marco (Florence), égérie de la Renaissance italienne. Sauf que l’expo n’est ni au Louvre, ni au Grand Palais, mais bien au musée Jacquemart-André, surtout connu pour attirer le public avec des expositions « racoleuses » aux  titres alléchants et au contenu parfois décevant.

Et justement, il semble que cette première visite de Fra Angelico en la capitale ne soit pas exactement à la hauteur de ce qu’un public averti appelle une «exposition stimulante», malgré quelques bonnes idées pour mettre en valeur les créations du moine dominicain. 

Les œuvres choisies mettent bien sur en valeur le fonds du musée, mais proviennent  aussi de Florence, Rome, Budapest, Nice,  ou encore Zagreb et j’en passe. On ne se contente pas de panneaux peints, mais on découvre aussi des antiphonaires, des parchemins découpés, ou encore une œuvre en lin sur bois : l’idéal pour découvrir et comprendre la production de l’artiste, son contexte de production et son style -capable de montrer tant la foi presque mystique du peintre qu’une narrativité étonnante, pleine de malice sur petits panneaux-  et le contexte de production. 

Autant de thématiques développées sur huit salles qui restituent de manière convaincante le brillant parcours de notre moine dominicain. Depuis sa formation chez Lorenzo Monaco à travers la peinture religieuse florentine au XVe siècle,  l’évocation du « grand atelier » florentin, avec l’importance de la perspective, puis l’influence de l’artiste sur les artistes toscans. Cette approche logique perd néanmoins son sens avec une suite de salle où se mêle iconographie et mystique, où les œuvres se bousculent sans approche didactique au risque de perdre le visiteur

On regrette également le manque d’explication au sujet des supports, comme les éléments de retables dispersés – les cartels se bornant au strict minimum – tandis que les grands panneaux explicatifs se révèlent un peu trop «grand public» (attention aux raccourcis sanglants !), même si l’idée d’y commenter les oeuvres exposées est judicieuse. 

Fra Angelico, Couronnement de la Vierge, Musée des Offices, Florence, 1434-1435

Fra Angelico, Thébaide, Musée des Offices, Florence, v.1420

Fra Angelico, scènes de la vie du Christ, Armadio degli Argenti, Musée National de San Marco, Florence,v. 1450

Les grandes absentes sont bien sûr les fresques de l’artiste : pour pallier ce manque, une présentation vidéo a été installée hors des salles d’exposition. Mais, en voulant les montrer à tout prix, elles forment un «appendice» hors contenu et hors propos de l’exposition. Les commissaires ont certainement voulu bien faire, mais de simples panneaux avec quelques reproductions auraient suffi.

(petit conseil du Point C : cher musée, un billet groupé avec vol pour Florence, pour le même prix bien sûr, serait le bienvenu !).

Les autres œuvres présentées ont pour auteurs Lorenzo Monaco, Masolino, Gentile da Fabriano, Scheggia, Filippo Lippi, Uccello… Bref, beaucoup de grands noms, donc des œuvres importantes et de parfaits supports de comparaison pour comprendre le contexte de création.

Masolino, scène de la vie de Saint Julien l'Hospitalier, Musée Ingres, Montauban, v.1427-1430

Paolo Uccello, Saint Georges combattant le dragon, Musée Jacquemart-André, v. 1440

Mais au fait, qui sont ces «maitres de la lumière» annoncés dans le titre ? Sont-ils des collaborateurs ? Des artistes contemporains ? Font-ils partie d’un courant centré autour de Fra Angelico ?

Là-dessus, nous restons sur notre faim : les explications manquent, et le terme canonique de «pittura di luce» -peinture de lumière donc- n’est pas employé ; on aurait aimé que le titre nous annonce un vrai développement sur le sujet, ou que l’exposition reste sur son parti pris monographique de départ, sans nous promettre davantage dans le titre.

On fait face ici aux limites de l’exposition : si l’on comprend la personnalité artistique du maitre, le spécialiste se retrouve un peu déçu du manque de précision, de la simplificationde certains éléments et surtout de la dernière salle, intitulée « chefs d’œuvre de Fra Angelico » ou « salle fourre-tout », pour les œuvres non distribuées. Le risque étant malgré tout que le visiteur « non initié », après avoir apprécié les œuvres et compris quel était leur contexte de création, réalise que le propos de l’exposition se borne à présenter un artiste de manière relativement superficielle, sans creuser ni apporter d’éléments sur la question. 

L’accent est mis sur le lien entre spiritualité et art, dévotion et peinture, et en dehors de ces considérations scientifiques qu’en tant que «geeks de peinture italienne», les auteures se permettent de développer, cette exposition est surtout l’occasion de contempler, d’apprécier des œuvres dont la majesté et l’aura demeurent inébranlables… même la population parisienne réputée pour son amabilité plutôt mitigée s’y est laissée prendre ! 


En bref, on aime

– la lumière qui émane du travail de Fra Angelico

– sa puissance et son mysticisme

– le contexte du « grand atelier » florentin


On aime moins

– le manque d’à-propos dans la seconde partie

– le titre un peu trop ambitieux

– le manque de précision des explications


Quelques liens pour aller plus loin :

Quelques lectures : 

– Neville Rowley, « Fra Angelico, peintre de lumière », Gallimard, 2011

– D. Cohle-Ahl, Fra Angelico, Phaidon, 2008. Plus récent, en français (pour les rares non-trilingues :p), l’ouvrage propose un découpage par chapitre qui finalement n’est pas si loin de celui adopté par les commissaires de l’expo du Jacquemart-André. 

Mais aussi, à voir : 

En 1955, une exposition lui est consacrée à Florence pour le cinquième centenaire de sa mort (catalogue sous la direction de Mario Salmi). 
Une autre, a eu lieu plus récemment, à New-York, en 2005 sous la direction de L.B. Kanter et Pia Pallardino. 


Quelques définitions pour les plus curieux :

antiphonaire :  livre liturgique comprenant les chants généralement entonnés pendant les messes canoniales (la définition vient de http://www.registre-des-arts.com/litterature/antiphonaire/index.shtml )

Pittura di Luce : courant pictural qui prend pied à Florence aux alentours du milieu du XVe siècle et qui unit un usage rigoureux de la perspective à l’emploi de tons lumineux. A ce sujet, citons l’incontournable catalogue de l’exposition de 1990, présentée à la Casa Buonarroti de Florence : Sous la direction de Luciano Bellosi, La Pittura di Luce, Milan, Electa, 1990, qui reprend certaines des oeuvres de l’exposition. 

 

10 Réponses to “Fra Angelico, lumière(s) sur l’exposition”

  1. Anne-Lise 9 octobre 2011 à 15:58 #

    Ah la peinture italienne, difficile de se lasser !

  2. Thibaut 9 octobre 2011 à 15:59 #

    Merci du conseil !

  3. Louise 14 octobre 2011 à 06:14 #

    Super article !
    Je suis allée la vIsiter hier et je vous retrouve sur beaucoup de points. J’ajouterais que, en comble pour une exposition traitant normalement de la lumière, l’eclairage des ouvres est assez mauvais.
    Bonne continuation, merci pour ces articles !

  4. Camille 15 octobre 2011 à 10:40 #

    Alors tout d’abord, une petite correction orthographique: « Sauf que l’expo n’est ni au Louvre, ni au Grand Palais, mais bien au musée Jacquemart-André, surtout connue » sans « e » à connu !
    Ensuite bravo pour l’article, qui me donne malgré tout l’envie d’aller contempler ces oeuvres qu’en tant normal, on n’a pas la chance d’approcher, même si les explications doivent effectivement manquer …
    Merci donc pour ces recommandations !

    • Bruno 27 décembre 2011 à 15:11 #

      « Qu’en tant normal » ou « Qu’en temps normal » !…

      Tant est un adverbe servant à marquer l’intensité (il a tant travaillé), la quantité (cela vous coûtera tant), la comparaison (ce n’est pas tant le mal que la peur qui le retient), la durée (tant qu’il fait beau, il est heureux).

      Aux donneurs de leçon d’orthographe, salut !😉

  5. cestlepointc 15 octobre 2011 à 10:53 #

    Coquille corrigée, merci Camille !! On est ravi de t’avoir convaincue ! N’hésite pas à nous faire part de ton avis une fois que tu l’auras vue. Bises, LepointC !

  6. Françoise Rousseau 15 janvier 2012 à 20:16 #

    « On » pronom indéfini singulier, sujet du verbe « est » lui aussi au singulier. Alors, pourquoi « ravis » avec un « s » ???? Je sais que cela est à la mode actuellement, mais ce n’est pas un raison suffisante. Il y a beaucoup de fautes à la mode !

  7. Françoise Rousseau 15 janvier 2012 à 20:17 #

    Je rectifie : ce n’est pas une raison (et non « un »).

    • cestlepointc 15 janvier 2012 à 20:22 #

      Chère Françoise, merci pour cette correction. Bonne visite sur Le Point C !

  8. Higgins Patrick 17 juillet 2012 à 11:11 #

    I found the Fra Angelico exhibition fantastic, but then again i am a « Fan of Fra ». I came from Béziers to Paris and wasn’t at all dissapointed.

    P.S : Great Caravage exhibition in Montpellier at the moment.

    Patrick Higgins, Béziers.

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