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Hopper prend un bain de foule

10 nov

Edward Hopper,

Galeries nationales du Grand Palais, jusqu’au 28 janvier 2013,

par Camille B.

Le bruissement autour de l’exposition n’en finit pas ; octobre n’était pas terminé que la billetterie en ligne affichait complet jusqu’au 20 novembre. Les foules s’étirent face au Grand Palais… On s’en souvient bien au Point C, des files d’attentes démesurées pour Picasso et les Grands maîtres ou Monet ! Mais le challenge m’attire. Je décide que rien n’est impossible et tente une entrée avant le début des vacances avec à la clé, camping dès 9h30 du mat’ devant les Galeries, thermos à la main. Méditez cela : la chance sourit aux audacieux, et une heure plus tard je pénètre dans la première salle de l’expo.

Une première impression ? Il y a du monde… Ben oui, lire le panneau chronologique retraçant les grandes lignes de la vie de Hopper c’est comme tenter de se faire une place sur le Champ de Mars un 14 juillet, mais on y survit (promis).  Vous avez fait le plus dur, vous pouvez maintenant apprécier le spectacle.

Car si l’exposition suscite de tels mouvements de foules, c’est bien parce que l’on assiste ici à un événement exceptionnel. 124 œuvres de l’artiste sont réunies, un tour de force quand on sait qu’elles sont très majoritairement conservées outre-Atlantique, et que le Grand Palais présente 55 des 100 dernières toiles peintes par Hopper durant sa période « canonique » (entre 1924 et 1966).

Tout ça, je le savais à l’arrivée ; c’est donc une surprise des plus agréables que j’ai en découvrant en sus la large place faite aux débuts de la carrière du peintre, surtout connu pour ses œuvres plus tardives (qui n’a jamais vu Nighthawks en couverture d’un polar, levez le doigt).
Vous appâter sans vous spoiler, rien de plus simple. Imaginez un américain pur souche élevé au grain du postimpressionniste Robert Henri, et qui débarque à Paris dans les années 1906-1910 ? Imaginez qu’il croque la vie de bistrot si typique de notre ville-lumière, tandis qu’il a sous les yeux les travaux d’Albert Marquet, Félix Vallotton mais plus encore, d’Edgar Degas ?

Hopper, Edward – Couple Drinking - 1906-1907, Aquarelle, 34,3 x 50,5 cm
New York, Whitney Museum of American Art, Josephine N. Hopper Bequest
© Heirs of Josephine N. Hopper, licensed by the Whitney Museum of American Art

L’expo retrace ce parcours à grand renfort d’œuvres de comparaison, et j’ai tôt fait de me pâmer devant une des stars de l’événement, Un bureau de coton à la Nouvelle-Orléans (1873, musée des Beaux-Arts de Pau) et d’apprécier les vues originales des quais du Louvre –maisooon- qui annoncent un goût pour l’anecdotique évoquant le quotidien et le banal avec une poésie dont seul Hopper a le secret. Sans oublier les estampes ; d’elles, le peintre dira : «Ma peinture sembla se cristalliser quand je me mis à la gravure.» En effet, face à la très remarquée Night Shadows, la citation prend tout son sens.

Edward Hopper – Night shadows – 1921, Gravure, 17,5 x 21 cm, Philadelphia Museum of Art : Purchased with the Thomas Skelton Harrison Fund, 1962
© Philadelphia museum of art

Une salle est consacrée au travail d’illustrateur, qui a, longtemps et à son grand regret, permis à l’artiste de se nourrir ; une autre, aux aquarelles qui lancent son succès lors d’une exposition en 1923 au Brooklyn Museum of Art. C’est à cette date que débute sa « période canonique », la plus emblématique.

Je ne vous cache pas que c’est majoritairement cette seconde partie qui fait se déplacer les foules de France et de Navarre. Et pourtant, en arrivant dans les salles d’un gris lumineux et épuré qui rehausse à la perfection les œuvres du plus célèbre des réalistes américains, j’ai un instant d’égarement. Ai-je zappé des panneaux ? Nenni ; il n’y en a pas. Quoi, le travail d’Hopper en phase de maturité se passerait de mots ? Pourtant, face aux tableaux, je crois pouvoir les trouver. Hopper, c’est le peintre de la vie quotidienne de la classe moyenne américaine. Celui qui saisit les moments d’égarement (Morning sun).

Edward Hopper – Morning Sun – 1952, Huile sur toile, 71,4 x 101,9 cm, Columbus Museum of Art, Ohio : Howald Fund Purchase 1954.031
© Columbus Museum of Art, Ohio

Qui rend le trivial poétique et le questionne jusqu’à l’épuisement (Excursion into philosophy), souligne avec brio la vacuité de l’activité industrielle dans l’Amérique moderne, montrant ses productions dans des scènes vidées ou presque de toute figure humaine (Gas ou Dawn in Pennsylvania).

Edward Hopper – Gas – 1940, Huile sur toile, 66,7 x 102,2 cm, The Museum of Modern Art, New York. Mrs. Simon Guggenheim Fund, 1943
© 2012. Digital image, The Museum of Modern Art, NewYork/Scala, Florence

Mais Hopper sait aussi nous toucher plus simplement, que ce soit par les couleurs de Railroad sunset ou avec la beauté des lignes solides de Lighthouse Hill qui se découpent sur le ciel bleu, ou le frais éblouissement de Summertime.

Edward Hopper – Lighthouse Hill – 1927, Huile sur toile, 74 x 102 cm, Dallas Museum of Art, gift of Mr. and Mrs. Maurice
Purnell © Image courtesy Dallas Museum of Art

 

De lui, j’ai admiré ses solides charpentes de maisons, parfois inhabitées telle Two puritans à la mélancolie glaçante, et contemplé les moments d’égarement dans la vie des mégalopoles de la Côte Est en plein essor. Une expérience que je vous recommande…

Pour vous aider à faire vos comptes :

Le Point C a aimé :

-       Voir le déroulé de la carrière et les grandes sources d’inspiration de l’artiste.

-       (Re) découvrir les chefs-d’œuvre d’un monstre sacré de l’art américain et se replonger dans l’univers des années 1930-60.

-       La scénographie, simple et épurée, avec ses couleurs judicieusement choisies. Less is more.

 

Mais le Point C aurait préféré :

-       Un peu plus des explications sur la seconde partie, ce ne serait pas du luxe.

-       Ne pas avoir à avouer à ses lecteurs que nous avec notre carte d’EDLiens, on n’a pas à payer l’entrée et que si vous, vous voulez prendre l’audioguide en bonus de la résa sur internet afin de pallier le manque évoqué ci-dessus, vous atteignez le budget d’un (petit) dîner au resto.

Ceci dit, serrez-vous la ceinture : ce n’est pas demain la veille du jour où vous reverrez ces œuvres réunies !

Les informations pratiques : ici,

la billetterie en ligne,

l’audioguide en ligne,

l’appli Hopper pour Ipad.

L’impressionnisme et la mode : débats ?

13 oct

L’impressionnisme et la mode, jusqu’au  20 Janvier 2013,

au Musée d’Orsay, Paris.

par Mathilde et Aurore.

L’exposition "L’Impressionnisme et la mode" déclenche les fureurs de nombreuses personnes. Je vous le rappelle, je suis issue de l’Ecole du Louvre où j’ai suivi un cours d’histoire de la mode et du costume, et j’ai écrit un mémoire sur la silhouette feminine et le corset entre 1830 et 1900. Donc autant vous dire que l’impressionnisme, les crinolines et des chiffons, j’en ai bouffé. Mais, je l’avoue, j’adore ça. Alors oui, il y a des choses à critiquer dans cette expo, mais d’ores et déjà, je vous annonce que je ne fais pas partie de ceux qui sont révoltés par cet événement. Au contraire.

Pourtant, on a pensé qu’il était tout aussi important pour vous de découvrir cette exposition un peu plus armés que du fait de "savoir ce qu’on peut lui reprocher". Mathilde a détesté l’expo, c’est donc à quatre mains que nous allons vous restituer ce que "Impressionnisme" et "mode", affrontés, associés, peuvent signifier.

Bien sûr, le premier argument que l’on entend, encore et encore, se fonde sur le titre même de l’exposition. « L’impressionnisme et la mode » s’en réfère d’abord plus au courant qu’aux personnes. Mathilde s’insurge pourtant « En effet, qu’ont à voir ensemble aux côtés de Renoir, Degas, Monet (incontournables car il faut bien donner satisfaction à tous ceux, touristes mais pas que, qui payent pour les admirer à Orsay), de l’inclassable Manet, James Tissot adulé de la haute société victorienne”. Mais je ne crois pas qu’il faille automatiquement blamer une exposition qui réunit autant de grands noms, et surtout dans un propos scientifique irréprochable, parce qu’il l’est. Prenons donc un peu de distance avec ce terme d’impressionnisme. L’impressionnisme, c’est la peinture moderne, c’est un nouveau regard sur un monde en plein changement. Il y a les impressionnistes universellement reconnus par tous les ouvrages, Monet en tête. Mais à tous ces gens qui se targuent de leur connaissance irréprochable (et pourtant bien superficielle) du grand courant noble qu’est l’impressionnisme, je me permets de rappeler que tous ces termes en –isme, restent des grands découpages que tous les grands spécialistes manient avec la plus grande prudence.

Pourtant, certains crient encore au scandale : Manet n’est pas un impressionniste, voyons ! Effectivement, il est fortement probable que Guy Cogeval ait décidé de flinguer sa carrière en disséminant dans son exposition des approximations, voire même des erreurs que même un élève moyen de l’Ecole du Louvre saurait éviter.

L’impressionnisme est ici parfaitement représenté par ces tableaux où le mouvement et l’expression, saisis sur le vif, restituent à eux seuls tout l’esprit de cette période en plein chamboulement. Et oui, car le XIXe siècle c’est bien le triomphe de la distinction subtile. Après la chute de l’Ancien Régime, les aristocrates déchus quittent le pays ou se font discret en campagne. Avec la suppression des corporations, le commerce et l’industrie doivent se réinventer, et émergent alors les premiers entrepreneurs : la valeur travail prend tout son sens, et ce sont ces bourgeois, parvenus à un haut niveau de vie à la force de leurs innovations et de leurs efforts qui vont guider la société et la mode durant tout le siècle. C’est ainsi que l’attitude, les accessoires, les tenues, les accointances et les activités deviennent le sujet de toutes les discussions. Vous n’avez plus le choix que d’être irréprochable, c’est-à-dire en accord avec votre rang social, l’heure de la journée, les gens qui vous accompagnent et votre programme du jour.

Mais les hommes travaillent maintenant, et de 1800 à 1900, leurs costumes vont se standardiser, aller vers l’austérité du costume trois pièce, du noir, du drap de laine. Ce sont donc bien les femmes qui vont devoir porter haut la réussite du ménage. Ce sont ces femmes, qui tout en prenant un rôle nouveau dans la société, restent entravées par les conventions, serrées dans leur corset et engoncées dans leur crinoline puis leur tournure, que ces peintres modernes choisissent de représenter. Mais Mathilde s’étonne « Quand Manet peint Victorine Meurent ou Berthe Morisot, il peint des Femmes, et les robes qui les enveloppent font partie d’elles ; c’est la même chose que dit Baudelaire dans des citations affichées et récupérées comme si le poète était un fin connaisseur des tendances de l’époque, alors qu’il ne parle de la mode que comme servant l’aura de féminité de la Femme, qu’il vénère. » Pourtant, elle se révolte sur le fondement d’une observation qui est particulièrement juste. Les impressionnistes ne s’intéressent justement qu’à la volubilité créée par ces toilettes. Ils ne s’attachent donc pas du tout aux détails, mais peignent le bruit de ces étoffes qui crissent, et l’incroyable volume de ces corps contraints et recrées.

Il ne faut aussi pas y voir de l’impressionnisme de partout : je vous rappelle que comme pour une dissertation, chaque mot d’un titre d’exposition a son importance, donc le « ET » signifie bien que nous allons traiter deux sujets, en les juxtaposant et en les affrontant. Donc Tissot, qui est une source précieuse pour les historiens de la mode, ne rentre surement pas dans la catégorie des impressionnistes, mais bien dans celle de ces peintres bourgeois, pour lesquels le portrait d’apparat devient un revenu substantiel. Pourtant, la touche vive d’un Bartholomé restitue presque aussi fidèlement les motifs et les contours d’une robe d’été encore conservée et présentée à côté du tableau.

Cette exposition présente donc des femmes, des bourgeoises, tantôt photographiées,  tantôt peintes. Parfois au bal, parfois en villégiature. Mais toujours apprêtées et soumises.

Cela étant précisé, il nous reste deux points à discuter : la scénographie et les partenaires. Signée Robert Carsen, la scéno est pour le moins impressionnante (on se bidonne tous ensemble !). La Figaro reproche à Orsay cette reconstitution fastueuse et un poil kitsh, regrettant même qu’il n’y ait pas d’arroseurs automatiques dans la dernière salle. Je pense qu’il faut remettre les choses dans leur contexte : cette exposition fait partie de ces expositions événements pour lesquelles les musées investissent beaucoup et surtout en attendent beaucoup. Ne commençons pas à la jouer hypocrites : le musée a besoin d’argent et de visiteurs, sans aucune de ces deux choses, aucune exposition, aucune publication, aucune recherche. Rien, le musée meurt petit à petit. Je pense que « L’impressionnisme et la mode » s’inscrit donc dans la lignée de ces expositions spectacles, où la scénographie participe pleinement à la mise en contexte et à la pédagogie du propos déroulé. Cela m’évoque les expositions du rez-de-jardin du Quai Branly, où à peine entré, on se trouve transporté dans un nouvel univers.

Pédagogie, attractivité, l’un n’est pas distinct de l’autre et on peut le déplorer, néanmoins, les salles sont du plus bel effet. L’histoire de la mode, même si elle est en vogue actuellement, reste un sujet méconnu du grand public, et il m’a semblé que donner à chaque salle une ambiance, une couleur, un son (une tapisserie, une pelouse) spécifique participe de l’expérience de l’exposition. Et on reste aussi dans cette tendance des expositions colorées (les expositions Raphaël, Canaletto, Penni… ne me contrediront pas). Les deux salles reproduisant un défilé de mode restent un ‘highlight’ du parcours, c’est surprenant et distrayant, tout le monde s’assoit, se penche pour lire les cartels. Décoinçons-nous et laissons entrer un peu de ludique et de second degré dans les musées !

Enfin, les partenaires : Dior, LVMH. Oh scandale, des gens donnent de l’argent pour faire restaurer des pièces et les présenter au public. Mathilde l’a bien compris « Dans ces temps de pénurie budgétaire où les musées voient leurs subventions de l’État dégringoler, et où la démocratisation culturelle est de rigueur et où les société privées prennent le relais du financement de la culture (L’impressionnisme et la mode n’aurait par exemple pas existé sans LVMH et Christian Dior), la mode, justement, semble être aux expositions qui pour s’assurer un chiffre d’affaire, sacrifient leur contenu et leur qualité. » Même si je réitère : le propos n’en est pas bafoué, pas ici en tous les cas (retournez voir l’expo Vuitton-Jacobs si vous voulez du propos de bas étage). Les expositions s’ouvrent en effet à la mode et aux marques qui financent pour se faire une belle pub : Vuitton, Van Cleet & Arpels… Mais, c’est une autre histoire.

Instinctivement, vous voyez d’ailleurs que je ne vous présente ici que des tableaux. C’est bien la preuve que de "L’impressionnisme et la mode", tout le monde ne retient que "l’impressionnisme", notion accessible et identifiable qu’il est si facile de critiquer en faisant comme si l’on savait exactement le sens que cela renfermait. La mode, aussi attractive qu’elle soit, reste plus mystérieuse. Et c’est tant mieux.

On aime :

-       l’affiche de l’exposition, à couper le souffle tout simplement

-     Rolla de Gervex et la Nana de Manet, enfin, en vrai !

-       la diversité des pièces présentées : robes, gravures, photos, tableaux, accessoires, impossible de se lasser

- le site de l’exposition, complet, passionnant. C’est ici.

 

On a moins aimé :

-       la dernière salle qui ne met pas suffisamment en valeur « le déjeuner sur l’herbe »

-       Manet qui reproduit littéralement des gravures de mode, un peu décevant non ?

Tarifs et infos pratiques : ici

Artémisia, une peintre pas comme les autres

4 mai

Artémisia, Pouvoir, gloire et passions d’une femme peintre, jusqu’au 15 Juillet, au musée Maillol, Paris

par Camille et Delphine.

Le Musée Maillol poursuit dans sa veine d’expositions italianisantes (cf. l’an dernier, l’exposition sur les Médicis), avec un ticket direct pour le XVIIe siècle, peu connu du grand public, mettant en lumière une artiste plus renommée (à tort) pour sa vie digne de la série Borgia que pour son œuvre de peintre.

Malgré ce que le titre racoleur laissait sous-entendre, l’exposition n’est pas un épisode d’Amour, gloire et beauté version Italie XVIIe.  « Pouvoir » et « Gloire » pourquoi pas, mais « Passions » reste soft, compte tenu du fait que l’exposition évite de jouer la carte lacrymale de la « pauvre artiste exprimant toute sa rage dans ses œuvres pour régler ses problèmes avec les hommes » (juste pour la précision : l’artiste fut violée par le peintre Agostino Tassi). Un écueil qui ne fut pas évité dans la première version de cette exposition qui s’était déroulée à Milan entre septembre 2011 et janvier 2012.

Madeleine c. 1630 Huile sur toile 65,7 x 50,8 cm Rita R.R. and Marc A. Seidner Collection © Rita R.R. and Marc A. Seidner Collection, Los Angeles

Car Artemisia est bien une artiste émérite -si si, première femme admise par les machos de l’Accademia del Disegno de Florence, rien que ça-  que cette exposition permet au public parisien de (re)découvrir. Fille du peintre  Orazio Gentileschi, élève du Caravage, dont elle prolonge la manière ; le père et la fille furent redécouverts (comme il Caravaggio d’ailleurs), par l’(immense) historien de l’art Roberto Longhi en 1916 ;  depuis, leur corpus est au centre de l’attention des historiens d’art -qui continuent d’ailleurs à se battre à coup d’attributions.

Danaë c.1612 Huile sur cuivre 41,3 x 52,7 cm Saint Louis, The Saint Louis Art Museum © Saint Louis, The Saint Louis Art Museum

L’exposition prend pour point de départ une biographie très détaillée de l’artiste, retraçant sa carrière à travers les différents centres artistiques qu’elle fréquenta (selon lesquels le parcours muséographique est articulé), permettant d’ancrer le personnage dans la scène artistique (et politique) européenne de la première moitié du XVIIe siècle.

Judith et Holopherne c. 1612 Huile sur toile 159 x 126 cm Naples, Museo Nazionale di Capodimonte © Fototeca Soprintendenza per il PSAE e per il Polo museale della città di Napoli

L’exposition est donc pleine de bonnes intentions, démarrant de façon pédagogique cette redécouverte d’une artiste un peu oubliée des sentiers battus de la peinture italienne et s’appuyant sur une intéressante sélection d’œuvres que (soyons honnêtes) nous n’aurons pas le plaisir d’admirer ensemble tous les jours.

Judith et la servante avec la tête d’Holopherne c. 1645-50 Huile sur toile 235 x 172 cm Cannes, Musée de la Castre © Musée de la Castre, Cannes/Photo Claude Germain

On commence (comme de juste) au rez-de-chaussée : Ô stupeur ! On tombe sur la période napolitaine (1630-1654), apogée de la gloire de l’artiste, alors en pleine période de maturité… Erreur d’orientation ? Que nenni, les origines et la jeunesse d’Artemisia sont détaillées à l’étage. Parti pris étonnant, mais peu importe ; nous nous jetons vers les chefs-d’oeuvre, prêtes à slalomer entre les nombreux groupes de femmes d’âge plus que respectable et leurs guides tonitruantes (ne JAMAIS aller à Maillol en milieu d’après-midi), l’ensemble nous jetant le coup d’oeil traditionnel qui transpire le doux «écartez-vous, vermisseaux».  Comme le plaisir des sens n’a pas de prix, nous pardonnons son inimitié au public ;  la belle Cléopâtre (vers 1635, Rome, Collection Particulière) et la célébrissime Judith et Holopherne (vers 1612, Naples, Museo Nazionale di Capodimonte) nous attendent.

Cléopâtre c. 1635 Huile sur toile 117 x 175,5 cm Rome, collection particulière © Collection particulière

Mais rapidement, une fois passée la salle «l’atelier napolitain» qui, par définition, rassemble les oeuvres à l’attribution problématique, on se trouve gêné par la profusion d’oeuvres données à Artemisia alors qu’elles présentent des écarts de style assez probants. On s’est notamment étonné de voir deux Bethsabée au bain du rez-de-chaussée juxtaposées, et toutes deux attribuées à l’artiste ; la présence d’un éventuel «collaborateur» ne justifie quand même pas tout ! On se demande parfois si on ne devient pas fou, si on n’a pas la berlue. Non non, nous ne sommes pas les seuls : la Tribune de l’art s’est elle aussi laissée surprendre par l’absence de mentions comme «atelier de» ou, plus simple encore, le basique ajout d’un point d’interrogation devant le nom de l’artiste. On comprend que les commissaires n’aient pas voulu froisser les généreux prêteurs particuliers, m’enfin amener le visiteur  à douter de la santé mentale de son ophtalmologiste ou/et à penser que finalement, Artemisia a le talent aussi variable que la météo ces jours-ci, il y a de quoi laisser perplexe.

Allegorie de la Réthorique c. 1650 Huile sur toile 90 x 72 cm Londres-Milan, Robilant+Voena © Manusardi Art Photo Studio, Milano

Sans compter qu’une fois le panneau explicatif sur la carrière de l’artiste lu, on s’imagine avoir affaire à un propos aussi adapté au public novice qu’aux amateurs de la peinture XVIIe… Sans faire vraiment partie de la seconde catégorie, nous nous sommes senties lésées par l’absence de propos sur le style, son évolution ; bref, nous sommes ressorties un petit peu froissées d’avoir presque désappris ce que nous pensions connaître d’Artemisia, le tout pour la modique somme de 9€ (attention, 2€ de réduction, quand même, level up !).

Enfin, peut-être que banquer les 5€ de l’audioguide nous aurait ouvert les chemins d’une totale liberté de pensée cosmique vers un nouvel âge réminiscent ? 

Suzanne et les vieillards c. 1650 Huile sur toile 168 x 112 cm Bassano de Grappa, Museo Biblioteca e Archivio © Archivio Fotografico del Museo Biblioteca e Archivio di Bassano del Grappa

En bref, on a aimé :

- (re)découvrir l’art d’Artémisia

- la sélection, assez surprenante, des œuvres présentées

- après tout, on est toujours ravi de se plonger dans la peinture du XVIIe

On a moins aimé :

- les autres visiteurs, pas toujours très fair-play

- le prix de l’exposition, un peu violent pour nos petites ressources d’étudiants

Une belle heure au Louvre

25 avr

Les Belles Heures du Duc de Berry, du 5 avril au 25 juin, Musée du Louvre

par Grégoire.

Quoi de mieux, par ce temps capricieux, que d’aller faire une petite expo, rapide et intéressante ? Et gratuite pour les moins de 26 ans (désolé pour les autres) ? Avouez, vous n’en pouvez plus de cette pluie, de ce vent, bref, de ce temps pourri ! En plein avril ! Les saisons n’en font qu’à leur tête… Argumentaire un peu vieillot, je vous le concède, mais bon, vous savez, parfois on fait avec ce qu’on a. Allez donc voir les beaux ciels bien bleus des enluminures présentées au Louvre, ça vous remontera le moral. 

Frères de Limbourg, L’Annonce aux bergers (Tierce), Belles Heures, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, 1954, (54.1.1), fol. 52v. © The Metropolitan Museum of Art..

Cette exposition est présentée avec la participation exceptionnelle du Metropolitan Museum of Art de New York. Et… ? me demanderez-vous, et vous aurez bien raison. Et bien en fait, le Cloisters (département médiéval du Metropolitan) a prêté 47 bifolios qui vont être renvoyés aux USA pour être reliés après l’exposition. En gros, c’est une occasion unique de voir en même temps plusieurs pages d’un gros bouquin. Si ça c’est pas de l’exclu !

Frères de Limbourg, Sainte Catherine refusant d’adorer les idoles, Belles Heures, The Metropolitan Museum of Art, The Cloisters Collection, 1954, (54.1.1), fol. 15v. © The Metropolitan Museum of Art.

Vous vous demandez tous ce que sont ces Belles Heures du Duc de Berry. Il s’agit du livre d’heures du duc de Berry, aka Jean de France, frère de Charles V. Aucun lien avec Richard Berry. Voilà pour l’appartenance. Mais qu’est-ce-qu’un livre d’heure ? Et bien c’est tout simplement LE livre de dévotion privée en vogue à la fin du Moyen-Age. Je vous passe sa composition, mais je vous fais juste remarquer qu’on en a des centaines, et que par conséquent la qualité peut énormément varier d’un exemplaire à un autre. Jean de Berry était un grand bibliophile, alors autant vous dire que lui, il a mis le paquet pour commander des livres qui sont aujourd’hui considérés comme des chefs-d’oeuvre de l’enluminure médiévale en France, voire en Europe

Ce "livre" a été réalisé au tout début du XVe siècle par les frères de Limbourg (Pol, Jean et Hermann), qui sont les neveux de Jean Malouel, alors niveau peinture, ils en connaissent un rayon. Ils ont beaucoup travaillé pour le duc de Berry, pour les Belles Heures mais aussi pour les Très Riches Heures (finies par Barthélémy d’Eyck et Jean Colombe), conservées au Musée Condé à Chantilly. Pour rappel, je vous présente ici une des pages les plus célèbres de ce monument de richesse et de talent d’exécution, figurant le Palais du Louvre

 

L’exposition se développe dans une grande salle : les bifolios sont accrochés aux murs, les uns à la suite des autres, ce qui rend parfaitement l’idée qu’ils constituent des cycles narratifs. Bien sûr, vous y verrez les moments clés de la Passion du Christ, mais aussi des scènes plus rares, comme les vies de St Bruno ou de Ste Catherine. Au milieu de cette grande salle sont disposées plusieurs oeuvres – des sculptures, des objets d’art, mais aussi d’autres livres – qui aident le visiteur à comprendre le contexte de création des Belles Heures ainsi que leur influence. 

Jean d’Orléans, Le Parement de Narbonne, département des Arts graphiques, musée du Louvre © Musée du Louvre - RMN / Michelle Bellot

André Beauneveu (?), Tête d’apôtre, département des Sculptures, musée du Louvre © 2011, musée du Louvre, Dist. RMN / Thierry Ollivier.

Maintenant, qu’est-ce-que j’en ai pensé ? Et bien écoutez, je ne vais pas vous mentir : c’est toujours difficile de présenter des enluminures au public, tout simplement parce que c’est petit. Mais bon, franchement, ces feuilles sont splendides, et l’on oublie vite que l’on est en train de se ruiner les yeux en les regardant. Le fond rouge est parfait, car il se marie bien avec les nombreux ciels bleus des peintures. Les oeuvres présentées au milieu de la salle nous permettent de respirer un peu, de faire une petite pause avant de reprendre la lecture du cycle. Seul bémol cependant : l’éclairage aurait pu être mieux. C’est très difficile de présenter de telles oeuvres, c’est sûr, tout simplement d’un point de vue de leur conservation. Mais dans l’expo on ne se rend pas assez compte de leur richesse : vous serez surpris, si vous pliez un peu les genoux, de voir l’or soudain resplendir. Et un peu de sport ne vous fera certainement pas de mal

En conclusion, vous l’aurez compris, c’est une petite expo, mais qui vaut certainement le coup. Tout simplement parce que c’est pas tous les jours qu’on peut observer plusieurs pages d’un livre en même temps sans les tourner (je ne sais pas si je me fais comprendre). Ensuite, parce que les frères de Limbourg, ce sont de grands artistes, qui vous sortent des morceaux de peinture d’une finesse et d’une sophistication exceptionnelles. D’accord, l’éclairage est pas top, d’accord, c’est un peu fatigant, mais bon, c’est assez rapide, donc c’est un moindre mal. Alors allez-y, en une heure c’est bouclé, et vous n’aurez pas d’autre occasion !

On a aimé :

- le fond rouge

- les quelques textes explicatifs, pas trop longs

- les oeuvres au milieu de la salle, qui permettent vraiment de respirer

On a moins aimé : 

- les visiteurs qui stagnent devant certaines enluminures (la contemplation a des limites)

- l’éclairage des oeuvres qui ne rend pas les reflets de l’or

Bref, on a vu la Sainte Anne

20 avr

La Sainte Anne, l’ultime chef-d’œuvre de Léonard de Vinci, au Musée du Louvre, Paris,

jusqu’au 25 Juin 2012.

Par Camille et Delphine. 

L’année 2012 semble placée sous la bonne étoile de Leonardo (da Vinci, pas Dicaprio), artiste consacré par l’excellente exposition Leonardo da Vinci, painter in the court of Milan à la National Gallery de Londres (novembre 2011/février 2012), et la restauration de cette « petite » merveille du Louvre –vous aurez deviné de qui on parle –, suivie donc de l’exposition, dont nous allons vous parler. Elle est la conséquence directe de cette restauration, réalisée entre 2010 et 2012 par le département du C2RMF après le constat en 2008 d’une dégradation inquiétante de la matière picturale ; C’est donc une opération terriblement délicate, qui a permis la réalisation de nouvelles analyses scientifiques et le réexamen de la genèse de l’œuvre. Youpi!

Un des grands intérêts de cette exposition – capitale, on vous a dit – est de nous donner à voir l’élaboration de l’un des chefs-d’œuvre de l’histoire de l’art, par le génie sans doute le plus fertile du second millénaire. Si peu. Les commissaires ont donc choisi de détailler les différentes phases de la création de la Sainte Anne, et ce par différents médiums : esquisses rapides, cartons bien plus élaborés de la main de Léo, desquels découlent des copies d’atelier ou locales. Notre conseil est simple : Promenez-vous avec délice parmi les premières esquisses du maître. Elles montrent l’invention par Léonard du motif du groupe central uni en une forme pyramidale, au sein de laquelle la dynamique est impulsée par le petit Jésus, un enfant robuste qui donne déjà bien du souci à sa mère (et ce n’est que le début).

Etude de composition pour une sainte Anne trinitaire avec un agneau. Vers 1500-1501. Pointe métallique, pierre noire, repris à la plume avec deux encres brunes différentes. V e n i s e , G a l l e r i e dell’Accademia, n. 230 © SSPSAE e per il polo museale della città di Venezia e dei comuni della gronda lagunare, Venise

Autre point fort : le caractère pédagogique des cartels et panneaux explicatifs. Vous ne connaissez rien à la peinture, sinon le sourire de la Joconde ? N’ayez crainte : tout est clair, pas de risque de se perdre ou de passer à côté d’informations capitales. Ces dessins permettent de comprendre les hésitations parfois métaphysiques de Léonard. Ainsi, le choix de supprimer le petit Jean-Baptiste, cousin du Christ, pour le remplacer par l’Agneau permet d’annoncer déjà le tragique destin de l’Enfant, puisqu’on vous rappelle que ce n’est pas pour jouer avec le magneau qu’il a été appelé sur terre, mais bien pour racheter notre salut en se sacrifiant sur la Croix. Le drame est donc déjà planté puisque le jovial Enfant s’amuse bien avec sa peluche à bouclettes, tandis que Marie montre les premiers signes de sa tendance à la mélancolie, tentant de retenir son bambin qui court innocemment vers sa perte.

Etude pour la tête de la Vierge. Vers 1507-
1510. Pierre noire, sanguine et rehauts de blanc (?). H. 20,3 ; L. 15,6 cm. New York, The Metropolitan Museum of Art, 51.90 © The Metropolitan Museum of Art, Dist. RMN / image of the MMA

Mais si la Sainte Anne constitue bien la pierre angulaire de cette exposition, les plus belles œuvres graphiques du peintre n’ont pas été oubliées pour autant, notamment cette Tête de la ViergeLes étapes de la carrière de l’artiste sont détaillées grâce à des documents passionnants,dont la correspondance de Louis XII ou Charles d’Amboise avec le peintre (très pédagogique, ça, parce qu’en recherche, c’est comme ça que ça marche), explicitant les allers et retours de Léo entre Florence, Milan, Rome enfin la France. Overbooké, le mec !

D’aucuns trouveront le déroulement de cette partie un peu long ; c’est que notre Léonard est un grand indécis, capable de passer trois ans à chercher quelle chute donner à un drapé. On sait que le génie est tout de même un peu capricieux avec ses commanditaires, qu’il aime faire attendre (un peu trop longtemps pour le coup, puisque la Sainte Anne est restée inachevée). L’exposition se propose également de montrer quelle fascination Léonard exerçait déjà sur ses contemporains, qui se pressaient pour voir les cartons de notre Sainte Anne, alors que  ses élèves ne cessent – avec plus ou moins de talent – de copier tant les esquisses que les cartons, avec quelques succès, comme la Sainte Anne du Getty Museum de Los Angeles, qui viendrait de Salaì ou de Melzi, deux des amants-élèves (rayer la mention inutile) de l’artiste.

Atelier de Léonard de Vinci, Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant jouant avec un agneau. Vers 1508-1513. Huile sur bois (peuplier). H. 178,5 ; L. 115,3 cm. Los Angeles, University of California, Armand Hammer Museum of Art, Willitts J. Hole Collection, 39.40.16546.12/49. © Photography courtesy the J. Paul Getty Museum, Los Angeles

Après ce parcours (qui vaut son pesant de cacahuètes mais demande un certain temps tout de même), on n’attend qu’une chose ; voir la version de Léonard. On n’en peut plus, on trépigne, on hurle, bref, ce serait Mick Jagger à l’Olympia en 1964 que ce serait pareil.

Sainte Anne, la Vierge et l’Enfant jouant avec un agneau dit La Sainte Anne. Vers 1503-1519. Huile sur bois (peuplier). H. 168,4 ; L. 112 cm (1,299 m avec agrandissements latéraux). Paris, musée du Louvre, département des Peintures, INV. 776. AVANT RESTAURATION © 2007 Musée du Louvre / Angèle Dequier

Et puis, après tout, nous aussi on aime bien vous mettre l’eau à la bouche avant l’arrivée de la rock star, alors on vous laisse la joie de découvrir «la chose vraie» en direct. NA.

Mais on n’est pas avare en Léonard, les autres chefs-d’œuvre parisiens du maitre suivent, parce qu’au Louvre, on ne plaisante pas avec le plaisir. Plutôt que de vous faire piétiner dans la Grande Galerie pour admirer la Vierge aux rochers ou encore le saint Jean-Baptiste, vous les avez en direct. La sacro-sainte Joconde n’a évidemment pas été délogée pour l’occasion (soyons réalistes, il ne resterait plus rien à photographier pour les touristes japonais), mais son absence est moins rude compte tenu de la présence de sa cousine (d’atelier) conservée au Prado, récemment restaurée, tout aussi charmante. S’ensuivent des sections dédiées à l’influence du maitre et de sa composition, à la fois à travers son atelier, mais aussi dans les grands centres artistiques européens. Et il faut bien ça pour nous rappeler qu’à partir d’un chef-d’œuvre, on arrive à des centaines de reprises, de remplois, d’inspirations et d’adaptions, nous replongeant dans le terriblement riche dialogue artistique du XVIe siècle. Comment ignorer, après cela, l’impact du maître sur la création artistique européenne ?

 Néanmoins, on ne vous  cache pas que toutes les œuvres ne sont pas toujours très « heureuses », les œuvres d’atelier et celles des suiveurs tardifs sont parfois croustillantes, mention spéciale à L’ange de l’Annonciation par l’atelier de Léonard (jugez par vous-mêmes).

Ange de l'Annonciation © State Hermitage Museum

Les différents cartons et modèles de l’artiste (et atelier) ont durablement marqué les artistes, dont les plus grands, ce qui nous donne le plaisir d’admirer conjointement le dessin de Michel-Ange La sainte Anne, la vierge et l’enfant et le Tondo Pitti  ou encore La belle jardinière de Raphael (excusez-nous du peu). Mais on ne se limite pas aux maitres italiens, car vous pourrez aussi admirer ses cousines « nordiques »   comme la Vierge à l’enfant dans un paysage par l’atelier de Quentin Metsys, qui nous offre une vision flamande de la composition (en ayant au passage, gommé sainte Anne pour dégager le paysage).

Atelier de Quentin Metsys, Vierge à l’Enfant dans un paysage. Bois (4 planches de chêne). H.110 ; l. 87 cm. Poznan, Musée national, MNP FR 441 Inv. MNP FR 441 © National Museum, Poznań

Mais ce serait mentir que de limiter l’impact de l’œuvre aux artistes du XVIe siècle, la dernière partie de l’exposition regroupant entre autres une étude de Degas d’après l’œuvre, Le baiser de Max Ersnt ainsi que l’Hommage à Léonard de Vinci par Odilon Redon.

Odilon Redon (1840 – 1916), Hommage à Léonard de Vinci. Vers 1914. Pastel sur papier. H. 145 ; l. 63 cm. Amsterdam, Stedelijk Museum © Stedelijk Museum Amsterdam

Si après ça, quelqu’un doute encore de l’intérêt d’une exposition centrée sur UNE œuvre, on sait plus quoi vous dire…

Un autre point fort de l’exposition est d’expliquer quelles ont été les analyses et interventions menées sur la Sainte Anne. C’est une mode qui se développe et qu’il est intéressant de suivre ; on avait pu admirer au Musée des Beaux-Arts de Rouen durant l’automne-hiver 2011-2012 la toute fraîchement restaurée Vierge entre les Vierges de Gérard David, avec présentation des documents photographiques infrarouge, U.V., de ses radios, de ses coupes stratigraphiques, et des interventions menées pour lui rendre sa prime jeunesse. De même, le musée des Beaux-Arts de Dijon propose en ce moment une exposition du revers de plusieurs tableaux, un aspect de l’œuvre que l’on néglige parfois un peu alors qu’il peut pourtant être une mine d’or, pourvu qu’on sache lire ce qu’il a à nous proposer. La Sainte Anne non plus n’a pas été avare en révélations : faites le tour de l’œuvre et allez (tenter d’) admirer les trois dessins au verso, qui font assez furieusement penser à la Bataille d’Anghiari, le chef d’oeuvre perdu du Palazzo Vecchio de Florence.

Ensuite, quelques grands panneaux bien clairs nous expliquent, sans trop détailler (j’en vois déjà qui ronflent sur leurs déambulateurs, au fond), les interventions menées. Delphine, à côté de moi, note «ils indiquent deux fois ‘restauration fondamentale’ c’est un peu lourd on a compris quoi» ! Ici, on vous éclaire aussi car c’est là un terme bien spécifique : restauration fondamentale = intervention assez lourde. En clair, on dépasse le stade du coup de chiffon pour faire briller. Durant un an, Cinza Pasquali, chargée de restaurer la couche picturale de l’œuvre (qu’on dissocie des restaurations de support, NB), a œuvré à alléger les vernis, retirer les repeints les plus gênants et essayer de lui redonner un petit coup de jeune. Pour comprendre jusqu’où on peut aller aujourd’hui en restauration, petit point de déontologie : en France, depuis une quarantaine d’années,  on essaie 1) de privilégier la matière originale (de l’artiste, donc) et 2) d’avoir un maximum de réversibilité sur les interventions de conservation-restauration.  Donc, si on intervient, on aime bien se dire que dans 10, 20 ou 3000 ans les générations qui passeront derrière nous pourront toujours reprendre le travail effectué avec leurs techniques forcément plus pointues et faire mieux que nous.

C’est pour cela que la restauratrice a notamment décidé de laisser à la postérité le soin de retravailler sur le visage de Sainte Anne, après en avoir retiré les repeints disgracieux.Vous trouverez des couleurs singulièrement plus claires et vives au tableau, grâce à une campagne d’allègement des vernis. En effet, les interventions passées avaient multiplié les couches qui s’oxydaient successivement, lui donnant cet aspect jauni.

Cette petite mise en bouche vous donne-t-elle une idée de ce que vous allez voir ?

On vous aide : une Sainte Anne plus claire, aux teintes plus vives, plus de matière picturale originale (posée de la main de Léonard, donc) ; allez, vous mourrez d’envie d’y courir (encore), avouez.

Etude pour le manteau de la Vierge. Vers 1507-1510. Pierre noire, lavis gris et rehauts de blanc. H. 23 ; L. 24,5 cm. Paris, musée du Louvre, INV. 2257 © RMN / Thierry Le Mage

Bref, vous l’aurez compris, nous sommes emballées, extatiques, transportées (n’est-ce pas le but de toute exposition ?). Mais rassurez-vous, nous ne sommes pas les seules, l’affluence de l’exposition ne démentit pas son succès (dont vous ferez partie, si ce n’est pas déjà fait). Pour les détails pratiques, l’exposition s’achève le 25 juin, donc ruez-vous pour la voir (encore et encore si possible).

On aime :

-  Leonardo (on vous laisse deviner lequel), de près, de loin, en peinture, en dessin, en lumière infrarouge et même sous rayons X.

-  la clarté et la pédagogie du propos, un VRAI travail scientifique (accessible au commun des mortels)

 On aime moins :

- comme à chaque fois, devoir lutter contre son agoraphobie (mais c’est le jeu, ma pauvre Lucette) 


Cima da Conegliano, peintre et poète

11 avr

Cima da Conegliano, Maître de la Renaissance vénitienne,

du 5 avril au 15 juillet 2012, Musée du Luxembourg.

par Grégoire.

Depuis le 5 avril se tient au Musée du Luxembourg une savoureuse exposition sur un maître encore méconnu de la Renaissance vénitienne : Cima da Conegliano. Invité généreusement par la RMN à la visite presse la veille de l’ouverture, le Point C est allé admirer les oeuvres de ce peintre si raffiné, si subtil, mais aussi si en accord avec son temps. Un peintre poète, à la sensibilité profonde et à la touche intimiste, voici ce que nous propose le Musée du Luxembourg. Sortez vos mouchoirs, il se pourrait bien que l’émotion vous submerge (rien que ça).

Cette exposition a été organisée par Giovanni Carlo Federico Villa, professeur à l’Université de Bergame. Cet homme est un peu "Mr Expositions" en Italie en ce moment. Les Scuderie del Quirinale à Rome sont son terrain de jeu : chaque année, elles accueillent une exposition préparée par ses soins. En présentant Antonello de Messine, Giovanni Bellini, Lorenzo Lotto et en ce moment Tintoret, Dr Villa souhaite expliquer au grand public ce qu’est la peinture vénitienne, à coups de grandes expositions monographiques, parfois décriées, mais qui possèdent la grande qualité de donner aux visiteurs une vision d’ensemble de l’artiste étudié, et ce grâce à des oeuvres majeures souvent restaurées pour l’occasion

Revenons à l’exposition de Paris. Les tableaux sont exposés dans une pénombre douce et romantique, ce qui ne fait qu’accentuer et mettre en relief les subtils effets de lumière. Le parcours se développe en 5 temps. Tout d’abord, le visiteur peut prendre le temps de faire le point sur "Venise au temps de Cima", dans une minuscule section qui fait office d’introduction, et qui présente à nos yeux ébahis la Vue en perspective de la ville de Venise de Jacopo de’Barbari, cette xylographie de 3 m de long constituée de six matrices. Le résultat est impressionnant dans sa précision topographique. Attention, il n’en existe que 12 exemplaires dans le monde. Alors, qu’est-ce que vous attendez ? 

Grande Pianta Prospettica - Venice, c.1500 (engraving) (middle section) by Barbari, Jacopo de' (1440/50-a.1515)

Le deuxième temps s’intitule "Le maître du sacré". L’exposition nous montre, à travers plusieurs versions du thème de la Vierge à l’Enfant, mais aussi à travers plusieurs grands tableaux d’autel, le style personnel de Cima. Cet artiste était par exemple considéré par le doge comme bien supérieur à Giovanni Bellini ou Vittore Carpaccio. Bien qu’il reprenne, à la manière d’Antonello de Messine ou de Giovanni Bellini, le thème de la Conversation sacrée (sacra conversazione) sous une voûte de chapelle, il donne une place bien plus importante au paysage que ses contemporains. 

Vierge à l’enfant, 1490-1493, tempera à l’oeuf et huile sur bois, 66 x 57 cm, Florence, Galleria degli Uffizi, Instituti museali della soprintendenza speciales per il pole museale Fiorentino © Archives Alinari, Florence, Dist. Service presse Réunion des musées nationaux – Grand Palais / Daniela Camilli

Vierge à l’enfant (détail), 1490-1493, tempera à l’oeuf et huile sur bois, 66 x 57 cm, Florence, Galleria degli Uffizi, Instituti museali della soprintendenza speciales per il pole museale Fiorentino © Archives Alinari, Florence, Dist. Service presse Réunion des musées nationaux – Grand Palais / Daniela Camilli

Vierge à l’Enfant entre saint Jean-Baptiste et sainte Marie-Madeleine, huile sur bois, 168x110 cm, Paris, Musée du Louvre, département des Peintures
© service presse Réunion des Musées Nationaux – Grand Palais / Thierry Le Mage

L’incrédulité de saint Thomas et l’évêque saint Magne, vers 1504-1505, huile sur bois, 215 x 151 cm, Venise, Galleria dell’ Accademia © Soprintendenza speciale per il Polo Museale di Venezia, Galleria dell’Accademia

L’incrédulité de saint Thomas et l’évêque saint Magne (détail), vers 1504-1505, huile sur bois, 215 x 151 cm, Venise, Galleria dell’ Accademia, © Soprintendenza speciale per il Polo Museale di Venezia, Galleria dell’Accademia

Et c’est bien là le troisième temps de l’exposition : "Une poésie de la lumière et du paysage". La perfection atteinte par Cima dans l’utilisation de la technique de l’huile lui permet, en partant d’un dessin très minutieux, de superposer de fines couches de glacis afin de pouvoir représenter les moindres détails du paysage. En fait, Cima "peint" la lumière, et loue la nature avec poésie. Au fur et à mesure de sa carrière, le paysage devient presque un personnage de la scène représentée, ce qui selon moi révèle tout le romantisme de l’artiste. Nature et figures humaines fusionnent grâce à la lumière de la Vénétie

L’Archange Raphaël et Tobie entre saint Jacques le Majeur et saint Nicolas de Bari, 1514-1515, huile sur bois marouflé sur toile, 162 x 178 cm, Venise, Galleria dell’ Accademia, © Soprintendenza special per il Polo Museale di Venezia, Galleria dell’Accademia

Le quatrième temps s’intéresse à "Cima, peintre humaniste". On découvre ici un Cima plus décoratif, plus courtois que le Cima peintre de dévotion. Ainsi, Thésée (le célèbre athénien vainqueur du Minotaure) a l’allure d’un preux chevalier ; ainsi Endymion et les animaux s’endorment tranquillement en pleine forêt. Je dois l’avouer, un de mes nombreux coups de coeur de l’exposition va pour ce petit tondo, délicieux et reposant. On découvre aussi tout le dialogue que l’artiste établit, notamment dans son St Sébastien (affiche), avec la sculpture de Tullio Lombardo, donc aucun exemplaire hélas n’est présenté. 

Le Sommeil d’Endymion, vers 1501, huile sur bois, 24,8 x 25,4 cm, Parme, Galleria Nazionale © Archives Alinari, Florence, Dist. Service presse Réunion des musées nationaux – Grand Palais / Georges Tatge

Enfin, l’exposition envisage "Cima, peintre entre deux siècles". L’artiste renouvelle les compositions, et son art influence ses aînés. Pièce maîtresse de la fin du XVe et du début du XVIe siècle, il inspire de grands noms comme Giorgione, Titien ou encore Lorenzo Lotto. C’est dans cette section que vous verrez l’imposant Lion de St Marc, qui conclue l’exposition sur la même idée que l’on a cherché à nous transmettre au début du parcours : Venise est puissante, Venise est moderne, Venise est belle

Le Christ couronné d’épines (détail), vers 1505, bois, 36 ,8 x 29,2 cm, Londres, The National Gallery © The National Gallery, Londres. Dist. Service presse Réunion des musées nationaux – Grand Palais / National Gallery Photographic Department

Pour conclure, vous l’avez compris, j’ai beaucoup aimé l’exposition. Je suis ressorti avec l’idée d’un Cima qui aime son village natal de Conegliano et qui y revient souvent, qui maîtrise au plus haut point les possibilités de la couleurs, qui nous transmet avec émotion les paysages de sa Vénétie, et qui s’implique tellement dans son travail qu’il lui arrive de peindre au doigt. L’exposition renferme encore de nombreux secrets, que je me suis bien gardé de vous dévoiler. Allez-y, vraiment, vous passerez un moment agréable et apprendrez beaucoup. 

"Aucun maître de son temps n’a su rendre comme lui l’atmosphère argentée, légère et enveloppante qui baigne le paysage italien". (Bernard Berenson, 1919)

En bref, on a aimé :

- les couleurs de Cima

- sa poésie

- la présentation des oeuvres

On a moins aimé :

- l’absence de reproductions pour les oeuvres de comparaison

- le fait que c’était bien trop court hélas

- chercher désespérément quoi écrire dans cette rubrique

L’hebdo du Point C #20

11 mar

par Grégoire.

Son de la semaine : Top Yourself des Raconteurs

Jack White, c’est un type bien. Les White Stripes, tout le monde connait. Même le public des stades. Oui, vous savez, le fameux "POOOO POLO POPOPO POOOO". Bon ok, je ne pense pas que ceux qui entonnent ce gai refrain connaissent Seven Nation Army. Bref, les White Stripes, c’est fantastique, un point c’est tout. 

Mais Jack, il ne joue pas que dans les White Stripes. A côté, il fait partie de différentes formations, comme les Dead Weather, ou les Raconteurs. On y arrive enfin. Nan, mais faut dire qu’on peut pas lâcher seulement trois mots d’intro sur un type comme lui. Jack, c’est Jack. C’est la voix de Robert Plant associée à la guitare de Jimmy Page. C’est un put*** de rockeur, et aussi un musicien de malade. Qui mieux que Jack peut sortir des sons si dégueu de sa guitare ? Qui ? 

Ici, Jack sort le bottleneck et le promène le long du manche de sa guitare. C’est pas la première fois qu’il l’emploie : on se souvient de Death Letter, de Little Bird (toutes les deux sur De Stijl), mais aussi de I wanna be the boy to warm your mother’s heart (dans le solo), ou encore de Catch Hell Blues (sur Icky Thump). Liste non exhaustive bien sûr

BREF, le genre de musique qui donne envie d’enfiler ses boots. 

Oeuvre de la semaine : Autoportrait à la pipe de Gustave Courbet

D’accord, j’ai déjà utilisé un Courbet. Mais voyez-vous, j’ai été confronté à la dure tâche de trouver une oeuvre qui corresponde au morceau des Raconteurs. Le Concert de Caravage ? Pas assez bluesy. Un musicien de David Téniers ? Trop bourré. Je vous épargne mes pérégrinations virtuelles pour vous présenter finalement l’autoportrait à la pipe de Courbet, daté de 1849 et conservé au Musée Fabre à Montpellier.

J’avais besoin d’un esprit sombre. Sombre mais sûr de lui. Solitaire aussi. Avouez-le, ce petit portrait représente bien tout ça, non ? Le peintre nous regarde, mais ses yeux sont cachés, insondables. Nous ne les voyons pas, ils ne nous révèlent rien sur lui, rien sur son pouvoir créateur. Lui seul sait, et c’est déjà suffisant. Il nous toise avec un léger sourire, l’air de dire : "ça t’épate, hein ?".

Ce portrait nous montre toute l’habileté de Courbet, aussi bien dans le rendu psychologique, que dans le maniement des couleurs. Un tout petit exemple. Regardez la touche de lumière sur le haut du front. Zoomez, et vous verrez qu’elle n’a été obtenue qu’avec un seul coup de pinceau. Désinvolte, mais précis

Lui, ses boots, il les a déjà enfilées. 

Détrompez-vous !

18 fév

Trompe-l’œil. Imitations, pastiches et autres illusions, du 2 Février 2012 au 15 Novembre 2013,

Musée des Arts Décoratifs, Paris. 

par Aurore.

Rendez-vous aux Arts Décoratifs pour découvrir ce que l’oeil peut croire voir. Oui, c’est bien pour ça que l’on parle de "trompe l’oeil" ! Mélange des matières, innovations techniques, inventivité artistique, tout cela se marie pour créer l’illusion, brouiller les pistes et perdre le visiteur. En route pour un voyage dans le monde des illusions perdues !

Avant de commencer à parler de l’exposition, je veux faire passer un message absolument primordial pour nos concitoyens de moins de 26 ans. L’accès aux collections permanentes du musée des Arts Décoratifs vous est totalement gratuit, sous réserve d’être ressortissant de l’Union Européenne. Donc, si votre seul créneau horaire pour faire une exposition est le dimanche après-midi, disons vers 15h, vous pouvez dire que vous avez les mêmes disponibilités que tout parisien lambda. Vous vous retrouvez donc tous devant le musée (ou parfois très loin — selon la longueur de la file d’attente). Mais on vous connaît, vous avez tendance à prendre votre mal en patience et vous restez sagement sous la pluie. Nous avons donc testé pour vous une technique imparable : entrez, soyez polis avec tous les gens que vous croisez, renseignez-vous pour savoir s’il vous est nécessaire d’acheter un billet. Vous avez deux chances sur trois qu’on vous répondre : « non, en effet vous allez voir les collections permanentes, présentez une pièce d’identité à la gentille dame ici, et rentrez ». Et voilà, vous avez gagnés 30 minutes, alors en sortant appelez-nous, on va boire une bière !

Armoire surréaliste Marcel Jean France 1941 © Les Arts Décoratifs/Photo - Jean Tholance

Comme vous avez pu le noter, cette introduction a peu de choses à voir avec le trompe l’œil, on est plus proches de la rubrique « bons plans pour parisiens jeunes et fauchés ». Mais j’y viens. En fait, ça y est, j’y suis. Le Musée des Arts Déco a puisé dans ses collections permanentes pour réfléchir aux subterfuges, à ce qu’on croit voir mais qui n’est pas. Le trompe l’œil donc dans toutes ses acceptions possibles. De la galvanoplastie au lino, en passant par des robes, des bas-reliefs peints, mais aussi des sous-vêtements qui contraignent ou simulent des formes.

Le propos est donc complet : on envisage la décoration, le costume, le mobilier, la tapisserie. C’est d’ailleurs le principe de ce genre d’expositions : sortir et présenter les collections des différents départements réunis dans cet immense entité qu’est le musée des Arts Décoratifs. L’exposition propose donc un éclairage original. Une sélection interdisciplinaire permet de ne pas tomber dans la monotonie et de garder le spectateur en alerte. D’ailleurs, c’est ce pour quoi cette exposition a été faite. C’est ludique. On se prend à observer les objets. Au premier regard, aucun problème. Mais souvenez-vous, les apparences sont trompeuses, alors on lit le cartel (et là, commence le vrai fun) : vous vous trompez, vous ne regardez pas du métal, mais du plâtre recouvert par galvanoplastie. Le Masque d’Agamemnon et le Ciboire Alpais sont devant vos yeux, enfin plus ou moins. Entre illusion et réalité, on se fend la poire.

Masque Agamemnon 1894-1900 reproduction galvanoplastique en cuivre © Les arts Décoratifs/Photo - Jean Tholance

Plusieurs remarques s’imposent : d’abord, non je ne suis pas totalement cynique. C’est vrai, j’avoue, on ne se tape pas le ventre de rire non plus. Mais l’exposition est vraiment facile d’accès et distrayante. Allez-y donc à plusieurs pour pouvoir passer un bon moment. Parce que, je dois l’avouer, le propos reste assez accessible. Chaque salle est ouverte par un panneau noir en métal qui présente le thème de la salle. Et si chacune a bien un but spécifique, malgré tout, les conservateurs ne développent pas de grandes questions scientifiques. Il n’y a pas de catalogue, et c’est bien ce que je disais en commençant, on a une exposition didactique où le seul but est de déambuler en découvrant des objets, que vous n’avez sûrement jamais vu exposés. Ils sont réunis ici pour la première fois, parce qu’après tout même si le sujet du trompe-l’œil est clair et facile à comprendre, personne n’a jamais pris le temps de parcourir les collections du MAD avec cette idée en tête.

Sculpture pomme Suède, grès émaillé, vers 1992 © RMN

Allez-y donc avec l’esprit ouvert, curieux de découvrir. Mais malheureusement vous serez déçus de ne pas pouvoir toucher les objets. Inutile de rouvrir ici le sempiternel débat des limites du musée, néanmoins quand vous voyez de la faïence qui imite du cuir, vous voulez vérifier (oui je suis toujours sceptique, pourquoi, il ne faut pas ?). Ensuite, je vous ai déjà parlé deux fois de galvanoplastie, et cela n’évoque peut être rien chez vous, mais chez moi ça éveille des souvenirs de cours de techniques en amphi assez laborieux. Donc quand je lis « galvanoplastie » sur un panneau et que cela évoque quelque chose de concret chez moi. Oui. J’avoue. Je suis fière.

Composition décorative pour un plafond Cherubino Alberti, Italie, XVIe siècle © Les Arts Décoratifs/Photo - Jean Tholance

Malheureusement, je ne pense pas pouvoir vous apporter ce petit éclairage ‘bonus’ que Le Point C aime tant partagé avec ses lecteurs pour les aider à mieux aborder une exposition. Mais je ne me fais pas de souci, je vous connais (oui je connais tous les lecteurs personnellement) et je sais que vous saurez apprécier le voyage dans les techniques et dans les jeux visuels que proposent les objets. Avant de poser ma plume (comprendre : fermer Word), je voudrais quand même partager une dernière chose avec vous, mes coups de cœur pardi !  Je n’allais pas vous laisser filer comme ça.

Robe, Hermès depuis 1837, Léonard depuis 1958, Toile de coton imprimée © Les Arts Décoratifs / Photo - Jean Tholance

Mes amis (oui nous sommes, tous, très proches), vous le saviez ou non, mais je suis spécialisée en histoire de la mode et du costume. Et cette exposition contient une salle remplie (bonheur !) de costumes. Une robe blanche où de la peinture marron dessine boutonnière et revers de col, une combinaison en maille qui recompose une salopette. Mais aussi (extase) des sous-vêtements du XIXème siècle, comprenez : une tournure (« faux-cul » ça vous parle plus ?) et (jubilation) un corset. Un corset magnifique, en satin de soie, avec toutes les baleines qu’il faut là où il faut (partout) pour créer la silhouette déséquilibrée dites « en S » de 1900. Parce que, oui, c’est ça aussi les illusions, c’est recréer une silhouette habillée qui ne correspond pas du tout à son corps nu. Et quand vous avez compris ça, vous repensez à la galvanoplastie, au papier peint, au lino, à la céramique, ou encore à la peinture et vous réalisez tout ce que ce terme de « trompe l’œil » implique. Et donc, vous réalisez à quel point le travail de réflexion des Arts Décoratifs a donné lieu à une problématique totalement originale et inattendue. Maintenant, vous sortez dans la rue, vous regardez les gens que vous croisez, et vous cherchez : où est le vrai dans le faux (ou inversément !) ?

Corset à Jarretelles France, vers 1900, Pékin liseré et satin de soie © Les Arts Décoratifs/Photo - Jean Tholance

En bref, on a aimé :

-       l’inventivité du musée des Arts Décoratifs qui propose un angle d’étude inédit

-       la diversité des objets présentés

-       la fine partie des collections du Musée de la Mode et du Textile sortis pour l’occasion !

-       la galvanoplastie, parce que ça me rend nostalgique

On n’a moins aimé :

-       un propos peut-être un peu simpliste ?

-       les mamies qui répètent « ohlàlà tu as vu, on dirait vraiment du bois »

Fra Angelico, lumière(s) sur l’exposition

7 oct

Fra Angelico et les Maîtres de la Lumière, du 23 septembre au 16 janvier, Musée Jacquemart-André

Par Delphine & Camille.

Nous voilà boulevard Haussmann, devant le musée Jacquemart-André pour assister à l’évènement si attendu  (ou redouté, au choix) : la première exposition française sur Fra Angelico, l’artiste préféré des cartes postales pour communiants, star du monastère San Marco (Florence), égérie de la Renaissance italienne. Sauf que l’expo n’est ni au Louvre, ni au Grand Palais, mais bien au musée Jacquemart-André, surtout connu pour attirer le public avec des expositions « racoleuses » aux  titres alléchants et au contenu parfois décevant.

Et justement, il semble que cette première visite de Fra Angelico en la capitale ne soit pas exactement à la hauteur de ce qu’un public averti appelle une «exposition stimulante», malgré quelques bonnes idées pour mettre en valeur les créations du moine dominicain. 

Les œuvres choisies mettent bien sur en valeur le fonds du musée, mais proviennent  aussi de Florence, Rome, Budapest, Nice,  ou encore Zagreb et j’en passe. On ne se contente pas de panneaux peints, mais on découvre aussi des antiphonaires, des parchemins découpés, ou encore une œuvre en lin sur bois : l’idéal pour découvrir et comprendre la production de l’artiste, son contexte de production et son style -capable de montrer tant la foi presque mystique du peintre qu’une narrativité étonnante, pleine de malice sur petits panneaux-  et le contexte de production. 

Autant de thématiques développées sur huit salles qui restituent de manière convaincante le brillant parcours de notre moine dominicain. Depuis sa formation chez Lorenzo Monaco à travers la peinture religieuse florentine au XVe siècle,  l’évocation du « grand atelier » florentin, avec l’importance de la perspective, puis l’influence de l’artiste sur les artistes toscans. Cette approche logique perd néanmoins son sens avec une suite de salle où se mêle iconographie et mystique, où les œuvres se bousculent sans approche didactique au risque de perdre le visiteur

On regrette également le manque d’explication au sujet des supports, comme les éléments de retables dispersés – les cartels se bornant au strict minimum – tandis que les grands panneaux explicatifs se révèlent un peu trop «grand public» (attention aux raccourcis sanglants !), même si l’idée d’y commenter les oeuvres exposées est judicieuse. 

Fra Angelico, Couronnement de la Vierge, Musée des Offices, Florence, 1434-1435

Fra Angelico, Thébaide, Musée des Offices, Florence, v.1420

Fra Angelico, scènes de la vie du Christ, Armadio degli Argenti, Musée National de San Marco, Florence,v. 1450

Les grandes absentes sont bien sûr les fresques de l’artiste : pour pallier ce manque, une présentation vidéo a été installée hors des salles d’exposition. Mais, en voulant les montrer à tout prix, elles forment un «appendice» hors contenu et hors propos de l’exposition. Les commissaires ont certainement voulu bien faire, mais de simples panneaux avec quelques reproductions auraient suffi.

(petit conseil du Point C : cher musée, un billet groupé avec vol pour Florence, pour le même prix bien sûr, serait le bienvenu !).

Les autres œuvres présentées ont pour auteurs Lorenzo Monaco, Masolino, Gentile da Fabriano, Scheggia, Filippo Lippi, Uccello… Bref, beaucoup de grands noms, donc des œuvres importantes et de parfaits supports de comparaison pour comprendre le contexte de création.

Masolino, scène de la vie de Saint Julien l'Hospitalier, Musée Ingres, Montauban, v.1427-1430

Paolo Uccello, Saint Georges combattant le dragon, Musée Jacquemart-André, v. 1440

Mais au fait, qui sont ces «maitres de la lumière» annoncés dans le titre ? Sont-ils des collaborateurs ? Des artistes contemporains ? Font-ils partie d’un courant centré autour de Fra Angelico ?

Là-dessus, nous restons sur notre faim : les explications manquent, et le terme canonique de «pittura di luce» -peinture de lumière donc- n’est pas employé ; on aurait aimé que le titre nous annonce un vrai développement sur le sujet, ou que l’exposition reste sur son parti pris monographique de départ, sans nous promettre davantage dans le titre.

On fait face ici aux limites de l’exposition : si l’on comprend la personnalité artistique du maitre, le spécialiste se retrouve un peu déçu du manque de précision, de la simplificationde certains éléments et surtout de la dernière salle, intitulée « chefs d’œuvre de Fra Angelico » ou « salle fourre-tout », pour les œuvres non distribuées. Le risque étant malgré tout que le visiteur « non initié », après avoir apprécié les œuvres et compris quel était leur contexte de création, réalise que le propos de l’exposition se borne à présenter un artiste de manière relativement superficielle, sans creuser ni apporter d’éléments sur la question. 

L’accent est mis sur le lien entre spiritualité et art, dévotion et peinture, et en dehors de ces considérations scientifiques qu’en tant que «geeks de peinture italienne», les auteures se permettent de développer, cette exposition est surtout l’occasion de contempler, d’apprécier des œuvres dont la majesté et l’aura demeurent inébranlables… même la population parisienne réputée pour son amabilité plutôt mitigée s’y est laissée prendre ! 


En bref, on aime

- la lumière qui émane du travail de Fra Angelico

- sa puissance et son mysticisme

- le contexte du "grand atelier" florentin


On aime moins

- le manque d’à-propos dans la seconde partie

- le titre un peu trop ambitieux

- le manque de précision des explications


Quelques liens pour aller plus loin :

Quelques lectures : 

- Neville Rowley, "Fra Angelico, peintre de lumière", Gallimard, 2011

- D. Cohle-Ahl, Fra Angelico, Phaidon, 2008. Plus récent, en français (pour les rares non-trilingues :p), l’ouvrage propose un découpage par chapitre qui finalement n’est pas si loin de celui adopté par les commissaires de l’expo du Jacquemart-André. 

Mais aussi, à voir : 

En 1955, une exposition lui est consacrée à Florence pour le cinquième centenaire de sa mort (catalogue sous la direction de Mario Salmi). 
Une autre, a eu lieu plus récemment, à New-York, en 2005 sous la direction de L.B. Kanter et Pia Pallardino. 


Quelques définitions pour les plus curieux :

- antiphonaire :  livre liturgique comprenant les chants généralement entonnés pendant les messes canoniales (la définition vient de http://www.registre-des-arts.com/litterature/antiphonaire/index.shtml )

- Pittura di Luce : courant pictural qui prend pied à Florence aux alentours du milieu du XVe siècle et qui unit un usage rigoureux de la perspective à l’emploi de tons lumineux. A ce sujet, citons l’incontournable catalogue de l’exposition de 1990, présentée à la Casa Buonarroti de Florence : Sous la direction de Luciano Bellosi, La Pittura di Luce, Milan, Electa, 1990, qui reprend certaines des oeuvres de l’exposition. 

 

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